En Estrie, c’est la majorité des terres vendues en 2019 qui ont été achetées par des entreprises agricoles existantes en désir d’expansion, selon Financement agricole Canada.
En Estrie, c’est la majorité des terres vendues en 2019 qui ont été achetées par des entreprises agricoles existantes en désir d’expansion, selon Financement agricole Canada.

Le « plateau de Monopoly » agricole

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
Initiative de journalisme local - La Tribune
Sherbrooke — Actuellement, un aspirant producteur de grandes cultures devra en moyenne dépenser l’équivalent de neuf ans de revenus bruts pour payer sa terre avant intérêts. Un ratio qui représente deux ans et demi de revenus de plus que la moyenne des 15 dernières années. Mais encore faut-il qu’on le lui vende, plaide le directeur général de la Fédération de la relève agricole du Québec, Philippe Pagé.

En Estrie, c’est la majorité des terres vendues en 2019 qui ont été achetées par des entreprises agricoles existantes en désir d’expansion, selon Financement agricole Canada. Une tendance « comprenable » qui n’est pas nouvelle, mais qui blesse tout autant la relève, explique M. Pagé. « Ce qu’on perçoit actuellement, c’est que le milieu des terres agricoles, c’est un peu comme un plateau de Monopoly. Il ne s’en crée pas de nouvelles au Québec. Par contre, il s’en perd avec les différents développements domiciliaires. Ceux qui les détiennent déjà ont un investissement qui s’apprécie en plus d’être « dopé à la rareté ». Le prix continue d’augmenter, mais ne reflète absolument pas la richesse qui peut être créée de cette terre-là. » 

Il se crée ainsi un fossé entre le revenu qu’on peut tirer d’une terre agricole et sa valeur, déplore-t-il. Mais surtout, la rareté fait en sorte que les producteurs s’achètent les terres entre eux plutôt que de les mettre sur le marché. 

« Ça devient un actif extrêmement puissant, parce que plus la valeur augmente, plus on a la capacité d’emprunter dessus, ajoute-t-il. Ils vont faire des emprunts considérables pour pouvoir faire des investissements sur leur entreprise agricole, pour rester compétitif ou pour intégrer la relève familiale. Et il se crée une spirale de l’endettement qui peut être inquiétante. »      

Au Québec, en 2019, on calculait que pour chaque dollar brut gagné par une entreprise agricole, celle-ci devait en moyenne 26 cents à ses créanciers. Selon la Financière agricole, en Estrie, on parle d’environ 16 cents par dollar brut gagné. 

Lyne Desnoyers et agente régionale pour l’Arterre en Estrie.

Planifier, planifier, planifier

Le travail de Lyne Desnoyer, agente régionale pour l’Arterre en Estrie, consiste justement à créer des ponts entre des propriétaires de fermes et des aspirants agriculteurs, lorsque les transferts entre membres d’une même famille ne sont pas une option. « Un autre des enjeux à considérer dans l’équation est que nos producteurs ne font pas de planification financière de leur retraite, affirme-t-elle. La vente de l’entreprise ou de la terre, c’est pour leur retraite. Ils y tiennent mordicus. C’est certain que dans ce temps-là, ça fait encore plus mal, parce qu’ils vont viser un démantèlement plutôt qu’un transfert non apparenté pour aller en chercher le plus possible. Et traiter avec un courtier immobilier, ça augmente aussi le prix pour la relève. »

Depuis le début de son déploiement régional en juin 2018, l’Arterre de l’Estrie a réussi 20 jumelages, que ce soit sous forme de location, de prétransfert ou d’achat-vente. 

Mme Desnoyers prépare les aspirants en s’assurant qu’ils respectent les six critères : un plan d’affaires, une formation en agriculture ou en gestion, de l’expérience en gestion, une fibre entrepreneuriale, de l’argent et un réseau de contacts capable de les épauler. 

Philippe Pagé est directeur général de la Fédération de la relève agricole du Québec.

Or, il y a bien des devoirs aussi pour les cédants. « Les producteurs, souvent, décident de vendre quand leurs genoux les lâchent. Ils attendent trop longtemps, malheureusement. Ils vont faire la préparation trop tardivement et l’énergie que ça prend, faire un transfert d’entreprise, c’est super important. Si on commence à 65 ou 68 ans, on n’aura souvent pas l’énergie de se rendre au bout, alors on va démanteler, ou on va vendre à perte. On va arrêter notre production et on ne vendra pas au plein potentiel. » 

Selon une étude du Centre d’innovation sociale en agriculture du Cégep de Victoriaville, les transferts non apparentés d’entreprises agricoles prennent en moyenne quatre ans et demi et plusieurs essais. 

« En même temps, tout ça est volontaire, analyse Philippe Pagé. Les cédants qui s’inscrivent pour peut-être transférer leur entreprise, c’est qu’ils ont la volonté forte et profonde de la léguer à quelqu’un et de ne pas la démanteler. C’est un sentiment qu’on devrait peut-être encourager au Québec. »