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Qu'est-ce qui attend la relève agricole?
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Qu'est-ce qui attend la relève agricole?
L’agriculture est un domaine de risques et de défis, mais les chiffres convergent vers le même constat : les difficultés sont plus nombreuses que jamais pour la relève agricole. Qu’est-ce qui attend ce secteur ?
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Les rêves agricoles de moins en moins accessibles

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Les rêves agricoles de moins en moins accessibles

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
Initiative de journalisme local - La Tribune
Sherbrooke — Alors que le reste du Québec commence à se stabiliser, l’Estrie continue de voir la valeur de ses terres agricoles augmenter. Celle-ci s’est démarquée comme étant la région ayant connu la plus grande hausse dans la valeur de ses terres en 2019 avec 16 % d’augmentation moyenne, et poursuivra cette tendance en 2020, selon Financement agricole Canada. Même si cela semble être une bonne nouvelle pour les agriculteurs, il s’agit d’un autre coup dur à encaisser pour la relève. 

« Ça fait mal », confie Lyne Desnoyers, agente régionale pour l’Arterre Estrie, un service de maillage axé sur l’accompagnement et le jumelage entre aspirants-agriculteurs et propriétaires. 

« Les prix sont souvent trop élevés, parce que l’endettement qu’on aura pour la relève agricole sera beaucoup trop grand dans certains secteurs pour être capable de rentabiliser l’achat. On est très près des marchés de Montréal, de Québec et des États-Unis et ça nous rattrape. Il y a deux ans, on pouvait encore se comparer au Bas-Saint-Laurent et au Saguenay-Lac-Saint-Jean. » 

À travers l’Estrie, les taux varient actuellement entre 1500 et 7500 $ pour chaque acre de terre cultivable (taux moyen de 4388 $/acre), affirme l’analyste principale à l’évaluation pour Financement agricole Canada, Lyne Michaud. Celle-ci mentionne les secteurs de Coaticook et Compton, de Wotton et Saint-Camille, et de Lambton et Saint-Romain parmi les plus prisés des dernières années. En comparaison, des chiffres du MAPAQ de 2010 indiquaient des prix oscillant entre 1000 $ et 4000 $ par acre cultivable. 

Selon Mme Michaud, cette hausse est attribuable à un certain rajustement du marché. « Dans certains secteurs, dans les dernières années, le marché des terres agricoles a été très peu actif. Il y a eu très peu de transactions, ce qui a créé une rareté. C’est donc un rajustement normal considérant les circonstances. Le marché a été réactif plutôt à long terme », explique-t-elle. 

Le « plateau de Monopoly » agricole

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Le « plateau de Monopoly » agricole

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
Initiative de journalisme local - La Tribune
Sherbrooke — Actuellement, un aspirant producteur de grandes cultures devra en moyenne dépenser l’équivalent de neuf ans de revenus bruts pour payer sa terre avant intérêts. Un ratio qui représente deux ans et demi de revenus de plus que la moyenne des 15 dernières années. Mais encore faut-il qu’on le lui vende, plaide le directeur général de la Fédération de la relève agricole du Québec, Philippe Pagé.

En Estrie, c’est la majorité des terres vendues en 2019 qui ont été achetées par des entreprises agricoles existantes en désir d’expansion, selon Financement agricole Canada. Une tendance « comprenable » qui n’est pas nouvelle, mais qui blesse tout autant la relève, explique M. Pagé. « Ce qu’on perçoit actuellement, c’est que le milieu des terres agricoles, c’est un peu comme un plateau de Monopoly. Il ne s’en crée pas de nouvelles au Québec. Par contre, il s’en perd avec les différents développements domiciliaires. Ceux qui les détiennent déjà ont un investissement qui s’apprécie en plus d’être « dopé à la rareté ». Le prix continue d’augmenter, mais ne reflète absolument pas la richesse qui peut être créée de cette terre-là. » 

Il se crée ainsi un fossé entre le revenu qu’on peut tirer d’une terre agricole et sa valeur, déplore-t-il. Mais surtout, la rareté fait en sorte que les producteurs s’achètent les terres entre eux plutôt que de les mettre sur le marché. 

« Ça devient un actif extrêmement puissant, parce que plus la valeur augmente, plus on a la capacité d’emprunter dessus, ajoute-t-il. Ils vont faire des emprunts considérables pour pouvoir faire des investissements sur leur entreprise agricole, pour rester compétitif ou pour intégrer la relève familiale. Et il se crée une spirale de l’endettement qui peut être inquiétante. »      

Au Québec, en 2019, on calculait que pour chaque dollar brut gagné par une entreprise agricole, celle-ci devait en moyenne 26 cents à ses créanciers. Selon la Financière agricole, en Estrie, on parle d’environ 16 cents par dollar brut gagné. 

Le circuit court, l’occasion de l’année

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Le circuit court, l’occasion de l’année

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
Initiative de journalisme local - La Tribune
Sherbrooke — Les taux d’intérêt sont historiquement bas; le prix des terres agricoles est historiquement haut. Mais quelque part, en équilibre, s’est matérialisée une opportunité de production bien spécifique à 2020, selon l’économiste en chef de Financement agricole Canada, Jean-Philippe Gervais : le circuit court. 

Les consommateurs ont parlé, et c’est le moment plus que jamais de devenir un petit maraîcher, croit M. Gervais. 

« Ça fait plusieurs années qu’on entend parler d’achat local. Je pense que, pour les consommateurs, il y a eu un bon vent de changement. On veut savoir d’où provient notre alimentation, on a plus de curiosité par rapport aux méthodes de production. En général, plus on est gros, plus nos coûts de production sont bas. Par contre, si on a des opportunités de circuits courts et de vente directe au consommateur en mettant de l’avant des méthodes de production que le consommateur favorise, je crois qu’il y a plus de possibilités de profitabilité avec une production à petite échelle en ce moment qu’il y en avait dans le passé. Et encore plus depuis la pandémie. » 

Plus de défis

N’empêche qu’aucun succès n’est garanti dans le secteur agricole, rappelle-t-il. Les défis varient, même à l’intérieur d’un même secteur. Selon M. Gervais, force est de reconnaître qu’eux aussi sont plus grands qu’avant. « L’agriculture est un secteur extrêmement exigeant dans lequel on est exposé à beaucoup de variabilité. Les entreprises agricoles le savent et sont capables de gérer ces défis. C’est toujours une question d’équilibre. Ça prend aussi beaucoup de capitaux pour s’établir en agriculture. Ça a toujours été vrai, mais ce l’est plus que jamais parce que la terre est plus coûteuse que jamais, historiquement. Et je ne vois pas le jour où les agriculteurs ne devront plus s’endetter. »

Mais comment en sommes-nous arrivés à voir les terres augmenter de 36 % comparativement à la moyenne des 15 dernières années, lorsqu’on mesure en fonction des revenus de grandes cultures?

Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte, explique le spécialiste. 

« Les taux d’intérêt sont certainement une partie de la réponse. Avec des taux d’intérêt bas, on est capable de prendre plus d’expansion. Les taux d’intérêt présentement sont à un taux le plus bas de l’histoire. Déjà, avant la pandémie, ils étaient très bas. Ça continue à soutenir ce phénomène où les revenus augmentent moins vite que le prix des terres. »

C’est aussi les perspectives de croissance qui dictent les prix d’achat, précise-t-il. « Si on achète un dépanneur sur le coin d’une rue d’un quartier en déclin, versus un dépanneur qui fait le même nombre de ventes à l’heure, mais qui est dans un quartier en développement, on ne va pas payer le même prix. On peut remonter de 15 ans et voir que les perspectives de croissance sont beaucoup plus intéressantes qu’elles ne l’étaient il y a 15 ans. La population mondiale augmente, on est dans un contexte global. Les consommateurs canadiens sont de plus en plus exigeants et sont prêts à consommer plus de qualité. Il y a vraiment un virage. Alors les producteurs agricoles ont été prêts à payer plus cher pour des terres qui allaient leur rapporter plus dans le futur. »  

Et si... une fiducie foncière agricole ?

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Et si... une fiducie foncière agricole ?

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
Initiative de journalisme local - La Tribune
Sherbrooke — Le père de Gabriel Rebelo avait exprimé un souhait très clair avant qu’il ne décède : sa terre agricole de Stoke devait conserver cette vocation et ne jamais être vendue. Pour celui qui en a hérité, c’est en plein l’occasion de remettre en question les modèles traditionnels, mais surtout, « l’aspect sacré de la propriété privée ». 

Passionné d’horticulture et possédant différentes formations et expériences dans le domaine, Gabriel Rebelo se prépare à démarrer une pépinière sur la terre familiale d’ici l’an prochain, avec l’aide de sa conjointe. Mais il ne préférerait pas en rester là. En respectant la volonté de son père et ses propres valeurs, il envisage la création d’une fiducie foncière agricole, ce type d’entité qui se retrouve sur plus en plus de lèvres. 

« Dans la famille de mon père, au Portugal, une terre familiale avait été vendue et il en avait été marqué, raconte M. Rebelo. Ça fait un moment que j’ai un projet agricole, mais face aux défis du modèle entrepreneurial de jeune famille agricole, j’ai commencé à me tourner vers la possibilité d’un projet plutôt collectif qui impliquerait un partage des responsabilités plus sain et réaliste. » 

Comme l’explique Marc-André Côté, directeur général de la Fiducie UPA-Fondaction et de la Fiducie agricole REM, le modèle de fiducie foncière est tout nouveau pour le secteur agricole du Québec, mais suscite de plus en plus d’intérêt. Le secteur forestier y a notamment fait ses premiers pas.  

« C’est une entité légale en soi qui permet de préserver dans le temps certaines valeurs sur des propriétés. Les gens qui ont été nommés pour l’administrer, les fiduciaires, doivent respecter la mission prévue dans l’acte constitutif. Ils devraient passer devant un juge s’ils voulaient le modifier. Ensuite, ça permet de relouer à des gens qui cultiveront la terre dans le respect des valeurs de la fiduciaire. » 

Les avantages

Toutes sortes de possibilités s’offrent à celui qui rédige l’acte constitutif d’une telle fiducie. Un document qui peut se montrer extrêmement précis au besoin et, par exemple, exiger un type de production exclusif pour le lot. 

Pour M. Rebelo, il s’agirait de s’assurer que la terre serve à de l’agriculture durable. Lui-même y installera une production d’herbacées vivaces et d’arbustes à racines nues à échelle familiale et artisanale. Par la bande, ce serait évidemment l’occasion de donner un coup de pouce à la relève future en lui offrant des occasions de démarrage abordables via la location.

« Le but, c’est d’isoler les chiffres associés à la productivité de la culture de ceux associés à la valeur de la terre et des infrastructures », plaide-t-il.  

Pour lui, cela signifie mieux gérer les risques, conserver une compétitivité qui récompense les bonnes pratiques et réduire la pression causée par le prix des terres. 

Concrètement, céder sa terre à une fiducie implique que l’on retire celle-ci du marché spéculatif, où les envies d’investissement rapide ont engendré de fortes hausses dans le prix des terres. « Ça dépend à qui on parle, mais nous, on promeut l’agriculture, alors on pense que c’est une bonne idée », exprime Marc-André Côté, qui souligne que l’agriculteur locataire a également plus de chances de pouvoir demeurer à long terme sur cette terre qu’avec un bail commercial.

« Et pourquoi ce ne serait pas des consommateurs qui la louent et qui paient un agriculteur pour produire leurs aliments et faire les marchés? se demande même M. Rebelo. » Les possibilités sont grandes... et inexplorées. 

La fiducie Fondaction-UPA est une fiducie d’utilité sociale à but non lucratif créée en décembre dernier et qui vise à protéger les terres québécoises de la spéculation et à améliorer l’accès de la relève à celles-ci. Des premiers achats de terre sont prévus à travers la province pour 2021.