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À Sherbrooke, le 9 janvier dernier, une trentaine de personnes ont manifesté contre l'imposition du couvre-feu.
À Sherbrooke, le 9 janvier dernier, une trentaine de personnes ont manifesté contre l'imposition du couvre-feu.

Le Québec sombre-t-il dans la dictature?

Coralie Beaumont
Coralie Beaumont
La Tribune
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SHERBROOKE — Lors de la manifestation contre l’imposition d’un couvre-feu qui s’est déroulée à Sherbrooke le dimanche 10 janvier, plusieurs personnes ont clamé leur inquiétude quant au risque d’une dérive dictatoriale au Québec. 

D’autres ont également communiqué leurs craintes sur les réseaux sociaux comme Jonathan Durand Folco, dont la publication publique a été largement commentée et partagée, près de 450 fois, au moment d’écrire ces lignes. Pour cet écrivain et professeur à l’École d’innovation sociale de l’Université Saint-Paul à Ottawa, les complotistes et les opposants aux mesures sanitaires ont monopolisé le débat public. 

Selon lui, il faudrait permettre un « discours rationnel sur l’impact que ces mesures liberticides peuvent avoir dans une démocratie ».

M. Durand Folco admet d’emblée que la crise sanitaire est « une situation qui est extrêmement grave du point de vue de la santé publique et qui implique donc de se restreindre collectivement ». Il craint toutefois que l’imposition du couvre-feu crée un précédent qui pourrait faciliter la « réactivation » de cette mesure dans d’autres circonstances. 

Alexandra Pierre, la porte-parole et présidente du conseil d’administration de la Ligue des droits et libertés, partage aussi cette inquiétude. Mais « non, nous ne sommes pas en dictature! » rassure-t-elle, tout en rappelant l’importance de respecter les droits de la personne.

Empêcher le réflexe autoritaire

M. Durand Folco pense que moins le gouvernement parvient à gérer la crise, « plus il met en place des mesures autoritaires et contraignantes qui donnent les clefs du respect de la loi au ‘bon jugement’ des policiers pour faire respecter l’ordre et les mesures de santé publique ». 

Ce philosophe spécialiste de la démocratie participative et délibérative redoute que cette approche coercitive soit utilisée pour gérer de prochaines crises. « Je ne dis pas que cela va nécessairement arriver. Mais cela risque de favoriser le recours à des mesures autoritaires, du haut vers le bas, lors de crises futures, au lieu de miser sur la prévention et la discussion qui inclut la population dans ce qu’il se passe », explique-t-il. 

À moyen et long terme, il s’inquiète également du fait que la population s’habitue à ce que « certaines libertés qui étaient acquises puissent être remises en question et suspendues par un décret du gouvernement », sans passer par un débat public.

Alexandra Pierre est d’avis que le gouvernement prône la coercition et la responsabilité individuelle alors que le gouvernement a aussi la responsabilité de gérer des enjeux collectifs, comme la ventilation des espaces intérieurs ou encore les conditions de travail du personnel de la santé. « Depuis des années et depuis le début de la crise, on sait qu’il n’y a pas assez de place dans les refuges... Le gouvernement aurait pu agir davantage », cite-t-elle encore en exemple. 

Inclure la société civile

Pour M. Durand Folco, cette crise pourrait être l’opportunité d’apprendre à gérer collectivement certaines situations extrêmes ou extraordinaires. Selon lui, il faudrait donner davantage la parole à des intervenants de la société civile, comme les restaurateurs ou les commerçants. Les ministres et les représentants de la santé publique ne seraient alors plus les seuls interlocuteurs qui expliquent et justifient ce qu’il se passe. « Si on a des mesures qui sont faites uniquement par des médecins de la santé publique, ils prendront des mesures en fonction de la santé publique... C’est bien et c’est important. Mais ils risquent de ne pas prendre en considération d’autres secteurs importants comme l’économie ou la santé mentale. Ou même oublier des choses importantes... »

Mme Pierre regrette que la société civile n’ait pas été suffisamment consultée afin de diminuer l’impact du couvre-feu sur les personnes en situation d’itinérance, par exemple. Pour elle, il est important de développer des canaux de discussion avec la société civile. « Quand la crise arrive et qu’on n’a pas ces canaux-là, on ne peut pas les inventer comme ça », croit-elle.

Réajuster le tir

Jonathan Durand Folco convient qu’ultimement, il faut qu’une personne décide. « C’est la prérogative du Premier ministre ou du gouvernement de trancher ». Mais cela ne devrait pas empêcher la société civile d’intervenir, de contester et de se faire entendre pour ajuster le tir. Agir autrement reviendrait à dire, selon M. Durand Folco, que dès qu’il y a une crise, il faut agir et donc abandonner la capacité de critiquer des mesures. 

M. Durand Folco salue la volonté de transparence du gouvernement, la disponibilité de données publiques concernant la pandémie et les fréquentes conférences de presse. Mais il pense qu’il serait possible d’en faire plus en « exposant les choix qui ont été faits et pour quelles raisons afin qu’il y ait des justifications des différentes mesures ». 

Il croit également que les citoyens pourraient être davantage impliqués, notamment grâce aux nouveaux outils de démocratie numérique. Il cite l’exemple de la Ville de Barcelone qui utilise « decidim », une plateforme digitale qui favorise le débat démocratique. Grâce à cet outil, les citoyens peuvent faire des propositions de politique publique, avoir des espaces pour argumenter les différents enjeux... cela leur permet de contribuer à l’élaboration de politique publique ».