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Les locataires, futures victimes du réchauffement climatique?
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Les locataires, futures victimes du réchauffement climatique?
Le récent budget fédéral contient une mesure environnementale pour aider les propriétaires d’une résidence à effectuer d’importantes et couteuses rénovations pour réduire l’empreinte environnementale et les factures d’énergie. Dans le contexte de la lutte contre le réchauffement climatique, cette mesure peut sembler bénéfique. Mais qu’en est-il de l’accès au logement?
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Bientôt des « rénovictions climatiques » ?

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Bientôt des « rénovictions climatiques » ?

Coralie Beaumont
Coralie Beaumont
La Tribune
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Le récent budget fédéral contient une mesure environnementale pour aider les propriétaires d’une résidence à effectuer d’importantes et couteuses rénovations pour réduire l’empreinte environnementale et les factures d’énergie. Dans le contexte de la lutte contre le réchauffement climatique, cette mesure peut sembler bénéfique. Mais qu’en est-il de l’accès au logement? « C’est clair que cette aide va permettre aux propriétaires de faire des rénovations et d’augmenter de manière considérable le coût du logement », s’inquiète Normand Couture, le porte-parole de l’Association des locataires de Sherbrooke.

Cette crainte est partagée par François Delorme, professeur d’économie à l’Université de Sherbrooke. « Je ne sais pas si c’est avéré, mais je pense qu’il y a un gros risque que des propriétaires se servent de cette raison pour trouver un prétexte pour évincer des locataires », pense le professeur, qui a récemment remanié son cours d’économie de l’environnement pour traiter davantage de la justice environnementale.

M. Delorme pense que cette mesure pourrait avoir un « effet pervers » dans un contexte de crise du logement, autant à Sherbrooke qu’à Montréal. Bien que l’objectif initial d’efficacité énergétique soit louable, ce n’est pas le cas des effets secondaires comme les rénovictions et les augmentations de loyer. Bref, si on ne peut pas être contre la vertu, il ne faut pas perdre de vue que l’enfer est pavé de bonnes intentions. 

Pour avancer ensemble

M. Couture imagine deux solutions pour éviter que cette mesure amplifie la crise du logement au Québec et au Canada. « D’abord, il faudrait beaucoup plus de logements sociaux. D’ailleurs, ce qui est annoncé comme argent dans le budget fédéral ne répond absolument pas au besoin de l’ensemble des ménages locataires au Canada ». Il est aussi d’avis qu’il devrait y avoir une condition à cette mesure, celle de ne pas augmenter le loyer du logement rénové. 

De son côté, François Delorme pense qu’il faut une réglementation, avec davantage d’encadrement et de justification, pour diminuer les risques d’abus. « La mission du marché, ce n’est pas de s’occuper de la pauvreté ou des inégalités sociales. Une entreprise privée doit surtout satisfaire l’actionnariat et maximiser le rendement de ses actionnaires. On ne peut pas lui demander d’avoir une dose d’altruisme ou des préoccupations sociales... ça, c’est un autre type de modèle économique! » Il cite comme autre solution l’exemple des logements cogérés « où, au moins, il y a une participation des locataires à la gestion et le propriétaire ne décide pas de tout ». 

Selon Christine Labrie, « c’est sûr qu’il va y avoir une responsabilité au niveau du gouvernement pour s’assurer que les locataires ne soient pas victimes d’évictions massives, car les propriétaires veulent bénéficier de ce programme ». La députée solidaire tient d’ailleurs à rappeler leurs droits aux locataires. « C’est très important qu’ils sachent qu’après des rénovations, ils peuvent demander au tribunal de fixer le nouveau loyer. » 

À noter que l’impact de cette mesure devrait être limité en Estrie puisque, selon le gouvernement fédéral, ce sont 200 000 ménages qui pourraient en bénéficier dans tout le Canada. L’attachée de presse d’Élisabeth Brière confirme que plus de détails seront fournis dans le courant des prochaines semaines.

Tout ça… pour rien ?

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Tout ça… pour rien ?

Coralie Beaumont
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L’efficacité énergétique permet-elle au moins de diminuer la consommation énergétique, pour lutter contre le réchauffement climatique? Rien n’est moins sûr, selon Yves-Marie Abraham, professeur au département de management de l’HEC Montréal. Il met en garde contre l’effet rebond, « un problème qui est nié par tous les promoteurs de ce genre de programme de rénovations énergétiques ».

Il cite l’exemple de l’Allemagne qui a investi plus de 340 milliards d’euros pour la rénovation énergétique de son parc immobilier depuis 2010, sans baisse notable de la consommation énergétique. « C’est un magnifique exemple d’un problème que beaucoup de gens ignorent, y compris chez les écologistes. »

Il explique qu’un logement mieux isolé « permet d’avoir une facture de chauffage réduite… ou la même facture avec un niveau de chauffage plus élevé! » Il s’agit d’un effet rebond direct, à savoir une augmentation de la consommation en raison de la diminution du prix. « On observe le même phénomène avec les voitures. Une voiture plus efficace permettra, pour le même prix qu’avant, de conduire plus loin, plus souvent ou plus vite ». Mais ceux qui ont, effectivement, diminué leur consommation d’essence peuvent aussi choisir de consommer autre chose, au détriment de l’environnement. « Si vous avez économisé 400 $ à la fin de l’année, mais que vous achetez un billet d’avion pour Cuba… Les gains en termes d’émissions de CO2 sont réduits à néant », donne-t-il comme exemple d’effet rebond indirect. 

Effets en cascades

Ce phénomène, connu des économistes depuis le 19e siècle, peut provoquer des effets en cascade. « Des belles innovations techniques peuvent générer une surconsommation parce qu’elle va créer de nouveaux secteurs d’activités », comme l’augmentation de l’efficacité de la production de froid. « S’en sont suivis des produits à mettre dans des réfrigérateurs, donc une chaine du froid à maintenir entre la production et la consommation, des camions et des armoires réfrigérées partout ». L’efficacité ne permet donc pas, selon lui, de diminuer la consommation d’une ressource, « il s’agit plutôt d’une incitation à une consommation supérieure, car elle est plus accessible ».

Pour mettre un terme aux effets rebonds, il est donc d’avis qu’il faut limiter la production et la consommation, « mais c’est mettre des bâtons dans les roues à la croissance économique ». Il s’agit de la contradiction sur laquelle il travaille depuis des années, « on nous dit qu’on va être capable de générer une croissance verte, mais tous les chiffres et de nombreuses études montrent qu’il y a une contradiction entre ces deux objectifs ».

Il prône l’usage des « Low-Tech » qui sont accessibles à tous. « On perd en efficacité, mais on gagne en sobriété », mais aussi en contrôle puisque les Low-Tech demandent moins d’expertise et d’infrastructures. M. Abraham connait un bon exemple de Low-Tech d’efficacité énergétique pour se réchauffer : « s’habiller plus et mettre un bon chandail de laine! » 

Urgence climatique et justice sociale

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Urgence climatique et justice sociale

Coralie Beaumont
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La situation actuelle du logement rappelle les slogans scandés lors de manifestations pour le climat, comme « fin du monde, fin du mois, même combat ». Dans ce contexte, des mesures environnementales qui ne tiennent pas compte du contexte social, risquent-elles d’écraser les plus démunis sous le train de la transition environnementale?

François Delorme cite l’exemple des propriétaires qui bénéficient gratuitement des investissements d’une ville lors de la création de parcs et d’espaces verts. Grâce à cet environnement bonifié, ils peuvent louer leur logement à un loyer plus élevé. « Ceux qui ne peuvent pas payer sont envoyés dans des banlieues ou dans des endroits dans les villes qui sont plus pollués, plus bruyants… C’est un cas d’injustice environnementale dynamique. Ça n’arrive pas du jour au lendemain, mais bien petit à petit ».

Louis-Philippe Renaud, un membre d’Urgence climatique Sherbrooke, explique que les impacts des changements climatiques frappent plus fort les personnes les plus démunies et les plus vulnérables. « Toute mesure d’amélioration de la qualité de vie face aux changements climatiques devrait donc être orientée de manière à réduire les inégalités sociales ». Il pense qu’agir autrement provoquera une dégradation de la paix sociale et des relations humaines. « Personne ne veut ça. Plus il y aura de pauvreté, plus les gens qui souffrent auront le droit d’être en colère et d’utiliser différents moyens pour l’exprimer. Dans l’Histoire, ce n`est pas ce qu’il y a de plus gai », raconte-t-il en citant l’exemple des gilets jaunes.

La transversalité, une solution? 

Pour éviter les injustices environnementales, François Delorme et Louis-Philippe Renaud sont d’avis qu’il faut en finir avec la « pensée en silo », qui empêche d’aborder l’impact d’une mesure dans sa globalité. « On devrait avoir plus de transversalité, mais c’est difficile quand ça fonctionne par ministère, par division, ou par direction… », explique M. Delorme. Il pense donc qu’il pourrait être intéressant d’avoir un « bureau central de planification ou de coordination » qui évaluerait les conséquences plus larges d’un projet. « Les gens vont dire qu’on ajoute une autre couche, alors qu’on accuse les gouvernements, les municipalités d’être trop bureaucratiques! » anticipe M. Delorme. Il admet que ce mode de fonctionnement serait moins efficace « mais si notre considération est d’ajouter de la justice sociale et environnement, c’est un passage obligé ».