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Le porc se fraie une place en Estrie
Dossiers majeurs
Le porc se fraie une place en Estrie
L’industrie du porc fait l’objet de débats animés ces dernières semaines, alors qu’un projet de porcherie de près de 4000 têtes dans le Canton de Valcourt trouve plusieurs opposants. En attendant la rencontre publique de consultation de la MRC du Val-Saint-François destinée à lui imposer ou non des mesures d’atténuation, La Tribune dresse un portrait de la filière porcine dans la région de l’Estrie.
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462 000 porcs abattus par année

Affaires

462 000 porcs abattus par année

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
La Tribune
Selon la Fédération des éleveurs de porc du Québec, l’Estrie compte à ce jour 116 productions porcines, dont cinq biologiques. Engendrant des retombées régionales de 90 M$ chaque année, elle représente ainsi 7 % de la production de porc de la province et est source de 2567 emplois à travers toute la filière. « C’est un secteur assez important en Estrie », affirme Sébastien Pagé, vice-président des Éleveurs de porc de l’Estrie.

Auprès du MAPAQ, qui enregistre toute exploitation porcine, qu’elle soit commerciale ou non, le nombre de fermes enregistrées en production porcine s’élève plutôt à 177 dans la région, totalisant un inventaire de 398 026 têtes à travers le territoire. 

En somme, l’an dernier, ce sont cependant 462 258 porcs provenant de l’Estrie qui ont été abattus pour faire la commercialisation de leur viande. 

« [Les fermes porcines] sont assez diversifiées en Estrie, analyse M. Pagé. Il y a un peu de tous les secteurs. Dans la production porcine, il y a trois secteurs, soit naisseur-finisseur, naisseur et engraisseur. On retrouve ces trois types de production en Estrie, certaines sont petites et d’autres sont un peu plus grosses. Il y a aussi des fermes familiales. Un peu de tout. » 

Le dernier siècle a été marqué par une diminution marquée du nombre d’éleveurs au profit d’une concentration et d’une spécialisation de la production à l’échelle du pays, et même du continent, principalement pour des raisons économiques. Néanmoins, l’Estrie a tout de même vu son nombre de porcheries spécialisées dans l’engraissement passer de 98 à 135 entre 2007 et 2016, selon les registres du MAPAQ. 

Maximum autorisé

Avec ses 3996 têtes, le projet de la ferme Érabboeuf à Valcourt n’est pas le premier d’une telle ampleur à s’implanter en Estrie, confirme la Fédération. Il s’agit en fait, à quelques têtes près, du maximum autorisé pour de l’engraissement de porcs par le ministère de l’Environnement. 

Depuis 2018, le Règlement relatif à l’évaluation et l’examen des impacts sur l’environnement (REEIE) fixe le maximum possible pour un élevage avec gestion de fumier sous forme liquide — l’avenue commune en élevage porcin — à 800 unités animales, plutôt qu’aux 600 auparavant accordées. Les producteurs désirant aller au-delà de cette limite doivent alors faire l’objet d’un BAPE (Bureau d’audiences publiques sur l’environnement) s’ils désirent aller de l’avant. 

Cinq porcs d’engraissement ou quatre truies sont considérés équivalents à une unité animale. « Par exemple, mon élevage est de 3200 truies, ce qui équivaut au maximum d’unités animales », avance M. Pagé, dont la ferme est située à Saint-Camille. 

Normes environnementales 

Avant de se concrétiser, toute nouvelle ferme doit se montrer conforme avec l’ensemble des critères exigés par le Règlement sur les exploitations agricoles (REA). Une étape qu’a franchie le projet de Valcourt auprès du ministère de l’Environnement.

« Les critères d’exploitation en respect avec le REA, se définissent par des normes d’aménagement des installations d’élevage (localisation et étanchéité des infrastructures) auxquelles s’ajoutent des distances séparatrices établies par le Règlement sur le prélèvement des eaux et leur protection, explique le porte-parole régional du Ministère, Frédéric Fournier. Le REA prescrit également des normes de dépôts maximaux de phosphore pour l’épandage de matières fertilisantes sur des parcelles en propriété, en location ou par ententes d’épandage en fonction des cultures pratiquées et de la richesse des sols en phosphore. Les doses d’épandage et autres modalités décrites dans le plan agroenvironnemental de fertilisation, document signé par un agronome, viennent compléter le portrait des exigences auxquelles sont soumises les exploitations agricoles lors des activités d’épandage de matières fertilisantes. » 

À ces normes environnementales s’ajoutent différentes actions volontaires des éleveurs pour veiller sur le territoire, ajoute Sébastien Pagé. « En Estrie, on a fait plusieurs campagnes dans les dernières années pour identifier les puits, autant ceux des producteurs que ceux de leurs voisins. On rend les puits visibles avec des pancartes. Ça permet de s’assurer que les distances d’épandages sont respectées par exemple entre une parcelle de terrain et un puits résidentiel, même si on fait épandre à forfait », donne-t-il en exemple. 

Le Québec, grand exportateur 

Plus importante province canadienne exportatrice de ce secteur, le Québec vend 70 % de son porc à l’étranger. Les États-Unis, le Japon et la Chine sont les plus grands acheteurs parmi plus de 80 pays. 

Selon le MAPAQ, la valeur des exportations de viande de porc québécoise augmente de 7 % chaque année depuis l’an 2000. En revanche, sa consommation au pays oscille vers une diminution marquée depuis les années 80. Entre 1980 et 2019, la viande de porc consommée annuellement par Canadien a diminué de 31 % (de 32,16 kg à 22,16 kg en poids abattu) selon les données de Statistiques Canada. 

Les consommateurs québécois ont consommé pour 72,7 M$ de viande de porc importée en 2017. En comparaison, pour la même année, les exportations québécoises de porc étaient de 1,68 G$, faisant de la province le plus important exportateur de porc du pays et lui accordant 6 % des parts de son commerce mondial.

Si on exporte, alors pourquoi importe-t-on ? Principalement pour répondre à la demande de coupes précises que certains cherchent à acheter en gros volume au moment où ils en ont besoin, répond la Fédération. « Il ne faut pas se cacher que ce sont les grosses chaînes américaines qui font ça », explique M. Pagé.  

La viande de porc se classe au troisième rang de la viande consommée par les Canadiens. En 2018, sa part de vente était de 21 % dans le comptoir des viandes fraîches et congelées des grands magasins du Québec, derrière le bœuf et la volaille. 

+

Parlons de « mégaporcherie »  

Le mot « mégaporcherie » est souvent utilisé pour désigner de grandes productions porcines. Or, ce terme fait lui aussi l’objet de débats. L’Office de la langue française définit le terme « mégaporcherie » par un « porcherie où l’on engraisse un très grand nombre de porcs destinés à l’abattage », ce qui laisse le nombre de têtes d’une telle production assez flou. Le MAPAQ explique pour sa part ne pas l’utiliser, tout simplement. « Au Québec, ça n’existe pas des mégaporcheries, répond Sébastien Pagé, vice-président des Éleveurs de porc de l’Estrie. Quand on fait le comparatif avec des productions qui se font aux États-Unis ou ailleurs dans le monde, une production de 4000 porcs d’engraissement [soit le maximum au Québec], c’est très très petit. Ce sont des types de production qui peuvent rassembler 100  000 porcs et plus sur un même site. » 

Pétition et consultations

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Pétition et consultations

Jacynthe Nadeau
Jacynthe Nadeau
La Tribune
La MRC du Val-Saint-François a confirmé cette semaine la tenue d’une rencontre publique de consultation sur le projet de porcherie de la Ferme Érabboeuf dans le Canton de Valcourt, aux limites de la municipalité de Maricourt.

La rencontre vise à présenter le projet d’implantation porcin, répondre aux questions à cet égard et recueillir les préoccupations de la population en vue de déterminer si la délivrance d’un permis de construction sera assujettie à des mesures d’atténuation pour assurer une meilleure cohabitation  dans le milieu environnant.

Rappelons que le projet a obtenu son certificat d’autorisation du ministère de l’Environnement et respecte la réglementation en vigueur sur le territoire du Canton de Valcourt, qui en est à l’étape d’émettre le permis de construction.

COVID oblige, la MRC du Val-Saint-François avait d’abord tenu la consultation par écrit, du 20 juillet au 11 août, mais cette procédure a soulevé de l’insatisfaction chez les citoyens qui s’opposent au projet.

La rencontre publique annoncée cette semaine aura lieu en deux séances de deux heures chacune pour permettre à 80 personnes au total d’y participer.

La première séance aura lieu de 16 h à 18 h le mercredi 9 septembre, et la deuxième de 19 h à 21 h le même jour, à la salle communautaire de la Ville de Valcourt.

Pour participer il faudra s’inscrire auprès de la MRC, entre le 26 août et le 2 septembre. Puisque le nombre de places est limité, la MRC va prioriser, dans cet ordre,  les citoyens du Canton de Valcourt et de Maricourt, les citoyens de Valcourt, puis ceux de la MRC du Val-Saint-François. Pour toutes les autres villes et municipalités, elle fonctionnera par date d’inscription.

Quelque 36 citoyens ont déposé un avis sur le projet lors de la consultation par écrit.

Une pétition en ligne qui s’oppose à l’implantation de la porcherie avait dépassé les 1500 signatures jeudi. 

Une porcherie pour la relève familiale

Affaires

Une porcherie pour la relève familiale

Jacynthe Nadeau
Jacynthe Nadeau
La Tribune
L’agriculteur Stewart Friesen prévoit participer à la rencontre publique de consultation que la MRC du Val-Saint-François tiendra le 9 septembre sur son projet de porcherie dans le Canton de Valcourt.

« Je pense que c’est une obligation [d’y être]. Je suis prêt à faire ce que je dois faire. Mais je pense que les agronomes, les ingénieurs et les responsables qui ont donné le permis ont plus de réponses que moi. Je ne suis qu’un petit fermier. Ce n’est plus vraiment entre mes mains », lance M. Friesen en entrevue avec La Tribune.

Après « deux ans et trois mois » d’attente pour obtenir le feu vert pour son projet, l’homme originaire du Manitoba et installé au Québec depuis plus de 30 ans semble un peu découragé, non pas tant par l’opposition de certains citoyens que par toutes les procédures auxquelles les agriculteurs doivent se plier dans la province.

« On a fait notre travail. On a dépensé 15 000 $ [pour fournir tous les documents requis] et on attend. Ça fait deux ans et trois mois que j’ai commencé les démarches et on attend [encore]. On est en train de regarder ce que les autres vont décider pour nous : le public, l’Environnement, les agronomes… » 

Même si on parle ici d’une porcherie de 3996 porcs d’engraissement, M. Friesen soutient qu’il s’agit d’un projet familial, qui vise à assurer un patrimoine à ses enfants.

Stewart Friesen a acheté la Ferme Érabboeuf de la route 222 dans le Canton de Valcourt en 2015, parce qu’il cherchait quelque chose de plus petit à exploiter avec sa femme Vivian, après qu’ils aient été propriétaires d’une érablière à Shefford pendant de longues années. 

« À ce moment-là, dit-il, on ne savait pas que notre fille et notre gendre montreraient un intérêt à prendre la relève. (…) Aujourd’hui c’est le cas, alors on cherche une façon pour qu’ils puissent prendre la relève, pour qu’il y ait un avenir pour eux sur la ferme. »

Actuellement, la Ferme Érabboeuf exploite un élevage de bœuf de 100 têtes et une érablière de 4000 entailles. L’élevage de bœuf ne permet pas à deux familles d’en vivre, selon M. Friesen, et l’expansion de son érablière est bloquée par le système de quotas qui régit cette industrie, déplore-t-il.

Il a donc déposé ce projet de porcherie en 2018, une porcherie juste assez grosse pour permettre à sa famille de vivre de la ferme, précise-t-il, et qu’il prévoit faire rouler à quatre personnes.

Le projet a obtenu son certificat d’autorisation du ministère de l’Environnement en juin dernier et il a été jugé conforme au règlement d’urbanisme du Canton de Valcourt, qui en est à l’étape d’émettre le permis de construction, après cette période de consultation visant à déterminer si des mesures d’atténuation sont nécessaires pour assurer une meilleure intégration du projet dans le milieu.

C’est là que des boucliers se sont levés, dans le voisinage et chez ceux qui s’opposent de façon générale à l’élevage de porc à grande échelle.

Est-ce qu’une porcherie de 4000 porcs, c’est gros, Monsieur Friesen? « Ça dépend comment les gens pensent », explique-t-il, en pointant des entreprises porcines de la Montérégie qui ont plus d’une installation comme F. Ménard, qui dit faire travailler 225 familles d’éleveurs sur son site internet. 

« De nos jours, quelqu’un qui a un cochon dans sa cour, c’est beaucoup, continue Stewart Friesen, mais si tu es un cultivateur qui veut vivre de sa ferme, il faut faire le calcul pour voir si ça marche ou si ça marche pas. Si ça prend 4000 cochons pour vivre, il faut 4000 cochons, sinon ça marche pas. »

L’agriculteur prend toute cette affaire avec philosophie, reprochant néanmoins aux médias de donner la parole plus facilement aux gens de la ville qu’aux gens de la campagne, aux opposants qu’à ceux qui sont pour le projet. 

Il assure par exemple qu’il a toutes les ententes nécessaires pour disposer du lisier que sa porcherie générerait, et même davantage. « Il y a d’autres cultivateurs qui m’ont approché pour savoir quand j’allais construire pour pouvoir venir chercher du fumier, parce que c’est un bon engrais. Les gens préfèrent cet engrais organique aux engrais chimiques. C’est un besoin dans le coin. Il en manque. »

L’agriculteur a entendu les inquiétudes soulevées par les opposants à son projet. Il assure qu’il a pris le temps de discuter avec ses voisins proches pour expliquer sa vision et qu’il veut vivre en harmonie avec eux. 

« Si la MRC juge qu’il y a trop de monde contre le projet, je ne pense pas qu’on va insister », ajoute-t-il après un moment de réflexion. 

Stewart Friesen n’a pas l’intention de se battre contre les lois, mais il réclame le droit d’exploiter sa terre. 

« Regardez toutes les fermes laissées à l’abandon sur la 222 à partir du Canton de Valcourt à cause de la situation sur les fermes. Comme cultivateur, je trouve ça triste qu’il n’y ait pas plus d’encouragement pour les jeunes, qu’il y a ait autant de contraintes. »

Filière porcine: c’est l’industrie entière qui est à revoir, clame l’Union paysanne

Affaires

Filière porcine: c’est l’industrie entière qui est à revoir, clame l’Union paysanne

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
La Tribune
« On subventionne et on soutient un système qui est exactement à l’encontre de ce qu’il faudrait faire pour l’environnement », affirme le président l’Union paysanne Maxime Laplante en lien avec le projet de porcherie de 4000 têtes dans le Canton de Valcourt. Dans son dernier bulletin mensuel, le syndicat agricole citoyen encourage même ses membres à signer la pétition s’y opposant.

« C’est le modèle industriel porcin dans toute sa splendeur, dit-il. Ce n’est surtout pas parce qu’on est opposés à la production de porcs, j’en ai moi-même élevé pendant douze ans. Sauf que ça peut se faire autrement. » 

M. Laplante remet ainsi en question le fonctionnement entier de la filière porcine. « C’est une production qui a été largement subventionnée et qui l’est encore. Soit par le porc directement ou par les aliments qu’il consomme (maïs, soya, céréales) et tant pis pour les communautés qui ont à vivre avec les désagréments. En plus, la production est lourdement intégrée. Il n’y a que quelques gros joueurs dans le décor, et qui fonctionnent à forfait. Les subventions sont payées au porc, au propriétaire des cochons et non à celui qui fait l’élevage chez lui. Alors ça en prend beaucoup pour faire un revenu qui a de l’allure », plaide celui qui montre du doigt les émissions de méthane, entre autres, qui sont issues de la gestion de fumier sous forme liquide.  

L’Union paysanne, qui revendique notamment un soutien gouvernemental des activités agricoles basé sur les désirs et valeurs de la population, maintient qu’il est insensé d’exporter une aussi grande part de la production porcine québécoise. Une proportion qui concerne 70 % des porcs élevés ici. « On exporte vers des marchés qu’on ne contrôle pas, comme le marché asiatique. Alors si ces marchés-là ferment par exemple en raison de la COVID, ça nous rebondit au visage », soutient M. Laplante. 

« En plus, on concentre beaucoup les élevages dans certaines régions, poursuit-il. On a des régions où on installe beaucoup de fermes et où on a des surplus de phosphore, alors ça crée une eutrophisation des cours d’eau et des lacs, etc. Ensuite, on a des régions qui sont concentrées en monocultures de maïs ou de céréales et qui auraient besoin de matières fertilisantes. Du fumier, c’est de l’eau sale, oubliez ça de transporter ça sur des grandes distances, c’est complètement exorbitant. Les monocultures doivent donc se résoudre à aller chercher leurs fertilisants autrement, soient des engrais chimiques comme du phosphore, qu’on doit importer. »