Un couple d’hommes avec leur petit garcon.
Un couple d’hommes avec leur petit garcon.

Aimer qui l’on veut

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
La Tribune
Les voix se sont élevées et multipliées, dans les deux dernières décennies, afin de réclamer un milieu de vie inclusif et sécuritaire pour les personnes dont les amours n’entrent pas dans le cadre de l’hétérosexualité. Mais même si elle affirme que la société a fait un bout de chemin, trente ans après le retrait de l’homosexualité de la liste des maladies mentales par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la directrice générale du Conseil québécois LGBT, Marie-Pier Boisvert, avance que l’on est encore loin du point d’arrivée.

« Il y a beaucoup de choses qui ont changé. Oui, sans dire que ce l’est complètement, on peut dire que c’est plus sécuritaire pour un couple de femmes de se tenir la main en public sans avoir peur de se faire harceler. Je pense qu’on peut, comme amoureux et amoureuse, focaliser sur nos relations plutôt que sur ce que les gens vont en penser », reconnaît Mme Boisvert. 

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Les privilèges

Mais encore aujourd’hui, les jeunes LGBTQ+, ce qui inclut aussi les personnes trans, sont surreprésentés dans les situations d’itinérance, fait-elle remarquer pour démontrer la persistance de la stigmatisation. Selon l’Observatoire canadien sur l’itinérance, 29,5 % des jeunes dans les rues du pays font partie de cette communauté. Pourtant, un sondage CROP commandé par la Fondation Jasmin Roy en 2017 évalue la proportion de personnes LGBTQ+ qu’à environ 13 % des Canadiens. 

« Le contexte familial peut encore être un milieu dangereux pour les jeunes de la communauté », explique-t-elle.

Marie-Pier Boisvert est directrice générale du Conseil québécois LGBT

Sortir du placard 

Approchons-nous d’un jour où le coming-out ne sera plus nécessaire et où l’hétéronormativité se sera dissipée? Selon le sociologue, sexologue et professeur au département de sexologie à l’UQAM Martin Blais, ce moment charnière a bel et bien évolué depuis 20 ans. 

« Le coming-out se fait peut-être un peu plus tôt qu’avant. Il y a peut-être aussi moins cette pression de rassembler ses proches et de faire “ une grande annonce ”; ça devient une discussion comme une autre, pour certains. Mais même si les attitudes sont de moins en moins défavorables depuis quelques années, les marques d’homophobie et de biphobie continuent d’exister au quotidien », avance celui qui est également cotitulaire de la Chaire de recherche sur l’homophobie.  

Le sondage CROP de la Fondation Jasmin Roy observe que pour la majorité des jeunes LGBTQ+ interrogés, les réactions de l’entourage au coming-out ont été moins négatives qu’anticipées, particulièrement dans le milieu de travail. Cependant, les réactions d’incompréhension, ou les discours du genre « ce n’est qu’une phase », demeureraient bien présents chez la famille et les amis.

« C’est clairement moins difficile de découvrir qu’on a une attirance qui n’est pas hétérosexuelle, mais ça reste une période difficile et beaucoup d’adolescents vivent cette période-là d’une manière un peu trouble, analyse Mme Boisvert. Ce n’est jamais facile non plus de parler de sa sexualité avec ses parents. Je pense que le prochain palier à atteindre serait que les parents offrent une éducation à la sexualité ouverte et honnête à leurs enfants, et que les ados sachent que peu importe leur sexualité, elle n’est pas honteuse. »

Orientations infinies

S’il y a bien quelque chose que la société a modifié dans son rapport avec la communauté LGBTQ+, ces dernières années, c’est sa compréhension de l’orientation sexuelle, affirme Martin Blais.

« Le fait est d’abord que le genre se complexifie — il est plus complexe que ce qu’on voulait bien en voir —, et que l’attraction est plus complexe que ce qu’on en a dit jusqu’à maintenant. On n’est pas seulement attirés envers des personnes qui ont des sexes anatomiques et des organes génitaux, mais qui ont aussi des qualités. Certains différencieront aussi leur orientation sexuelle de leur orientation romantique, qui n’est pas la même chose. »

Au-delà de ce constat, on reconnaît de plus en plus de fluidité dans l’orientation sexuelle, établit-il, précisant que les études ont permis d’établir que les femmes sont plus susceptibles de redéfinir leur orientation sexuelle au cours de leur vie. 

Combien y a-t-il donc d’orientations sexuelles? Impossible de répondre. « Le “combien” présume que l’on définit l’orientation sexuelle sur des critères très spécifiques que l’on pourrait nombrer et fixer, mais on n’est plus là, répond M. Blais. Ce qui est intéressant, c’est que les termes qu’on utilise évoluent pour refléter davantage ce qui nous attire chez les personnes, et les aspects qu’on prend en compte. Certaines personnes vont donc se dire non pas attirées envers le sexe ou le genre de la personne, mais leurs caractéristiques personnelles, alors elles sont pansexuelles. D’autres vont dire que ce qui les allume, c’est l’intelligence, alors elles se disent sapiosexuelles. » 

Cependant, tous ne ressentent pas le besoin de mettre des mots sur leurs attirances, nuance-t-il, précisant qu’il appartient à chacun de définir lui-même cette partie de soi.


Bref historique des droits des personnes homosexuelles 

1969 Le gouvernement de Pierre Elliot Trudeau adopte le projet de loi C-150 qui décriminalise les activités homosexuelles pour une première fois au pays.

1977 Le Québec devient le premier territoire en Amérique du Nord et la deuxième société (après le Danemark) à modifier sa charte des droits de la personne pour inclure l’orientation sexuelle comme motif de discrimination.

1990 L’homosexualité est retirée de la liste des maladies mentales de l’Organisation mondiale de la santé. 

1992 Les gais et lesbiennes ont le droit de s’enrôler dans l’armée, dit la Cour fédérale.

1994 Les gais et lesbiennes peuvent justifier une demande de statut de réfugié par le fait qu’ils sont persécutés dans leur pays d’origine, décide la Cour suprême.

1996 La Loi canadienne sur les droits de la personne est modifiée pour inclure de manière précise l’orientation sexuelle parmi les motifs de discrimination.

2000 Le projet de loi C-23, est adopté et donne aux couples de même sexe les mêmes avantages sociaux et fiscaux que les couples hétérosexuels dans des unions de fait.

2001 Le Québec autorise la procréation assistée aux lesbiennes et aux hétérosexuelles célibataires. 

2002 Le Québec adopte le projet de loi 84, qui permet le mariage entre personnes de même sexe en créant le nouveau cadre de l’union civile et qui reconnaît aux couples homosexuels le droit d’adopter ainsi que d’inscrire le nom des deux parents sur l’acte de naissance d’un enfant.

2005 Le Canada devient le quatrième pays au monde à légaliser le mariage de personnes de même sexe.

2015 La Cour suprême des États-Unis légalise le mariage homosexuel partout au pays.