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L'âme fière de Lingwick
De villages en visages
L'âme fière de Lingwick
La Tribune lance aujourd’hui une série de reportages consacrée aux villages les plus dynamiques de son territoire. Nous nous arrêtons d’abord dans le canton de Lingwick.
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L’irréductible fierté

De villages en visages

L’irréductible fierté

Google Maps situe l’hôtel de ville du canton de Lingwick en pleine nature près du lac Moffat, aux abords de Scotstown; Wikipédia désigne Marcel Langlois comme son maire, alors qu’il a quitté ce poste en 2017; même le ministère des Transports semble ignorer son existence, en donnant les distances pour se rendre à Bury et Lac-Mégantic sur la route 108 à la sortie de Cookshire. Mais le canton de Lingwick vibre toujours à son propre rythme et continue de faire fructifier cet orgueil dans le cœur de ses quelque 430 résidants.

Les automobilistes qui passent trop vite n’en retiendront que ces assemblages de grosses balles de foin devant l’église, où on annonce habituellement les événements à venir. En temps normal, il y serait question des célébrations de la Nuit du pont couvert, du Bike Stop, du P’tit Pub, du Festival des traditions écossaises… Mais voilà, rien n’est normal en 2020 et tout est reporté à l’après-covid, même si le virus ne s’est pas arrêté au canton de Lingwick. Et les gens font tout ce qu’il faut afin qu’il ne manque personne quand les activités reprendront. Les balles de foin reprendront du service en temps et lieu. 

Parions que le premier rassemblement se tiendra au P’tit Pub, où se réunissent habituellement plus d’une centaine de personnes de tout âge chaque vendredi d’été. « C’est notre 5 à 7 à nous », aime à dire la mairesse Céline Gagné, qui a repris son poste dans d’étonnantes circonstances en 2017, après l’avoir occupé durant deux mandats, de 2005 à 2013. Mais à l’automne 2017, personne ne s’était manifesté pour succéder à Marcel Langlois, qui avait promis de s’en tenir à un seul séjour à l’hôtel de ville. Devant la perspective que la municipalité soit administrée par des fonctionnaires désignés par Québec, l’ex-enseignante à la retraite s’est laissée convaincre de poser sa candidature.

« Dynamisme local »

Céline Gagné a hérité d’une communauté pleine de projets, même si le principal employeur a disparu dès le début de son mandat avec l’incendie de l’Abattoir Rousseau. « C’est le dynamisme local qui a pris le relais », souligne la mairesse. « Les maisons se vendent bien et nous accueillons plusieurs jeunes familles. La population se renouvelle. Nous venons de vendre le dernier lot des 14 que nous avions acquis en 2011 de la compagnie Domtar sur la rue du Belvédère dans le secteur de Gould », se réjouit-elle. Cette rue mène à un parc magnifique aménagé en bordure de la rivière au Saumon.

Ce dynamisme tient à l’attachement des résidants qui y ont grandi, moins enclins qu’ailleurs, il semble, à quitter leur territoire quand ils deviennent adultes, mais aussi à l’apport des nouveaux arrivants qui s’amènent avec des idées neuves. « On a appris à faire une place aux gens qui choisissent de s’installer chez nous, souligne Josée Bolduc, directrice générale de la Municipalité. Pour nous, ç’a été un peu une redécouverte de notre patrimoine lorsque Daniel Audet a ouvert l’auberge et le restaurant La Ruée vers Gould et a lancé le Festival des traditions écossaises. » « Nous avions pris conscience de notre histoire quand nous avons fait les recherches pour notre 125e anniversaire en 1980, précise Céline Gagné. Moi-même, je me suis aperçu que j’avais des ancêtres d’origine écossaise. »

La Route 257 en tête des priorités

Si les activités estivales et les nombreux groupes communautaires demeurent en mode pause, la Municipalité continue de veiller aux affaires courantes. En tête de liste se trouve la rénovation de la route 257 réclamée depuis de nombreuses années. « Monsieur (François) Legault nous a dit qu’elle serait faite au complet », avance prudemment Mme Gagné à propos du tronçon qui traverse l’ensemble du Haut-Saint-François, dont 14 km dans le canton de Lingwick, jusqu’à la MRC des Sources, à Saint-Adrien-de-Ham. « Ils ne peuvent pas faire juste des petits bouts, reprend-elle. Ça doit être refait entièrement. J’espère pour bientôt. » La mairesse se réjouit que la MRC en ait fait une priorité également.

Premier signe de reprise normale des activités, le Marché de la petite école a redéployé ses étals de produits régionaux le 12 juin et le refera jusqu’à la fin de l’été tous les vendredis de 16 h à 19 h. Les producteurs bénéficieront d’ici peu d’un nouvel aménagement, dont un grand préau déjà érigé. Il ne reste qu’à couler une dernière couche de ciment sur la base et agrémenter les lieux pour redevenir le lieu de rendez-vous qu’il était au temps du P’tit Pub. 

« La beauté du P’tit Pub, en plus de réunir les gens du canton, c’est que les profits générés par la vente de bière sont distribués chaque semaine à un organisme différent, souligne Josée Bolduc. Une semaine, ça va aux Amis de la culture, l’autre semaine, à l’Afeas, au journal communautaire, au Village de Noël… » « Ça fait tourner la roue, renchérit Céline Gagné. Ça crée le sentiment d’appartenance, ça amène des gens au marché public, ça fait connaître ce qui se fait ici. »

À l’évidence, les gens du canton de Lingwick trépignent de se retrouver ensemble au P’tit Pub et de redémarrer cette roue qui tourne au ralenti depuis trop longtemps. La pandémie semble s’essouffler et personne n’a été touché dans la municipalité. Il est trop tôt pour annoncer une date, mais ils seront nombreux à lever leur verre en lançant un « santé! » plus vibrant que jamais. 

Jaloux des Rousseau

De villages en visages

Jaloux des Rousseau

BILLET/Je dois l’avouer : j’ai toujours été un peu jaloux de la famille Rousseau. J’ai grandi sur une ferme du 1er rang à Weedon, à moins de trois kilomètres en ski de fond de celle de Paul-Henri et Thérèse Fortier, la sœur de ma mère.

Tout jeune, j’ai eu mes premiers élans de convoitise en glissant sur une pente fabuleuse à quelques minutes de marche de leur maison, alors que nos meilleures côtes pour lancer notre traîne sauvage étaient pas mal moins prononcées et menaient à un ruisseau. Donc prudence!

L’été, les Rousseau allaient se baigner au p’tit pont de câble, juste un peu plus loin que la pente de glissade, dans l’eau claire de la rivière au Saumon. L’endroit était parfait pour les rencontres familiales avec sa petite enclave entourée d’arbres et assez d’espace pour garer les voitures et étendre les chaises pliantes. Au bout de mon rang, la même rivière était infestée de sangsues et il fallait franchir un marais pour s’y rendre. 

Plus tard, ma jalousie a monté d’un cran lorsque j’ai réalisé qu’il n’y avait à peu près pas de roches sur leur terre alors que la nôtre en faisait jaillir des tonnes à chaque labour. De toutes les tâches que nous devions accomplir sur la ferme, le ramassage de roches était certainement la plus ennuyante. Et elle pouvait durer jusqu’à un mois dans nos champs les plus « fertiles »! 

Il n’y a pas de justice!

Depuis 100 ans

En 1960, Thérèse et Paul-Henri ont acheté cette terre bénie de la mère de ce dernier, Mérilda Roy, qui s’y était établie il y a 100 ans exactement avec son mari Joseph Rousseau, décédé en 1949. En 2000, c’était au tour de Josée Bolduc et mon cousin Alain de prendre la relève. Et voilà qu’une quatrième génération de Rousseau se prépare à saisir le flambeau. Xavier, fils d’Alain et Josée, et sa blonde Judy Lambert attendent leur tour pour faire prospérer ce petit coin de paradis de 500 acres niché au bout du rang des Pointes. 

« On s’attend à effectuer le transfert dans cinq à dix ans », avance prudemment Josée. « Alain a dit cinq ans, l’autre jour », l’interrompt avec une pointe d’impatience Xavier, qui travaille chez Englobe en attendant de devenir agriculteur à temps complet. Judy a fait ses classes de son côté en production animale à Saint-Hyacinthe et œuvre au Centre de recherche d’Agriculture et agroalimentaire Canada, à Sherbrooke.

De quoi rendre encore plus jaloux le cousin, qui a envisagé quelques années faire carrière sur la ferme familiale, les Rousseau ont délaissé depuis longtemps la production laitière pour se concentrer sur l’élevage bovin. En 1986, Paul-Henri et Thérèse ont fait leurs adieux à cette hypothèque que représentent les quotas prohibitifs, aux traites à 6 h le matin et 6 h le soir, aux équipements toujours plus sophistiqués et coûteux, à la gestion assidue de troupeau et aux exigences élevées en manière d’hygiène.

Vers l’avant

Pour Judy et Xavier, pas question de revenir en arrière. Au fil des générations, les poules, les cochons et finalement les vaches laitières ont quitté l’étable. L’élevage bovin a fait ses preuves. Josée et Alain en ont raffiné la production depuis 20 ans. Comme leurs prédécesseurs, ils n’ont pas peur de l’ouvrage. « La situation est assez stable dans le domaine du bœuf », commente Alain, plein de confiance en la relève. 

Thérèse et Paul regardent avec satisfaction la vie suivre son cours au bout du rang des Pointes, qu’ils ont quitté pour vivre au village. Même s’ils ont pris l’habitude d’écourter leurs hivers en Floride, pas question de se reposer. « Paul a sorti 40 cordes de bois cet hiver », souligne fièrement Thérèse. « C’est toujours notre homme de confiance sur la presse à foin », reprend Alain. Thérèse continue de prendre soin de la maison et s’implique avec la FADOQ, notamment. 

Et les enfants à venir auront largement le temps de s’attacher à cette fabuleuse pente de glisse, à la rivière paradisiaque et à ces champs sans roches. 

Jaloux, vous dites?

Des lieux pour célébrer

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Des lieux pour célébrer

Le secret le mieux gardé du canton de Lingwick se trouve en bordure de la rivière au Saumon dans le secteur de Gould. Après quelques centaines de mètres sur la route 257 en direction de Scotstown, on croise la rue du Belvédère. Au bout de celle-ci se trouve le nouveau parc de neuf acres qui permet au visiteur d’apprécier la rivière dans toute sa splendeur.

Les plus vieux se souviendront qu’on avait découvert non loin de là la célèbre cache où le directeur de caisse populaire Charles Marion avait été tenu captif durant 82 jours en 1977. Les plus jeunes connaissent bien l’endroit où les pêcheurs côtoyaient les fêtards, les amoureux et les baigneurs, avec ou sans maillot! 

Aujourd’hui, on y retrouve un kilomètre de sentiers aménagés de façon respectueuse de l’environnement par une entreprise de Chartierville. D’autres aménagements sont prévus au cours de l’été. Si l’endroit est accessible au public, il est surtout fréquenté par les familles qui ont choisi de vivre le long de la rue du Belvédère qui se rend au parc. 

Conseiller du canton de Lingwick, Jonathan Audet a piloté ce dossier d’acquisition, de lotissement et de revente des 14 propriétés sur une superficie totale de 30 acres achetée de l’entreprise Domtar en 2011. « C’est un de nos bons coups, admet-il humblement. Chaque terrain fait un acre et demi. Pour l’acquérir, les acheteurs devaient s’engager à investir un total de 150 000 $ et y établir leur résidence principale. Le dernier lot vient d’être vendu », se réjouit-il. 

Ce nouveau secteur résidentiel ne ressemble en rien à ceux qu’on voit ailleurs où les maisons sont toutes semblables. Certains ont choisi de construire leur maison loin de la rue en conservant le plus d’arbres possible, d’autres ont préféré garder leur espace d’intimité derrière la maison. « On a adopté des règles très souples, convient Jonathan Audet. On permet même des petits élevages. » 

Ceux qui ont choisi d’y vivre sont autant des résidants du canton de Lingwick que des gens de l’extérieur. « On a un bon mélange, assure M. Audet. On a des jeunes familles, des retraités, des travailleurs », assure le conseiller promoteur, déjà à la recherche d’autres terrains où la Municipalité pourrait envisager une deuxième expérience du genre. 

La Shed

Les nouveaux citoyens du secteur verront bientôt apparaître un nouveau bâtiment à l’entrée du parc. Il s’agit de la Shed, un projet de circuit touristique mené par le CLD du Haut-Saint-François où chaque municipalité présente ce qu’elle a de plus beau à offrir. L’initiative est à mi-parcours et plusieurs de ces Sheds peuvent déjà accueillir des visiteurs. 

Celle du canton de Lingwick abritera plusieurs photos historiques et quelques-unes plus récentes, dont deux de la photographe Manon Rousso, qui n’en finit plus d’accumuler des prix depuis 40 ans. Quatre fois, elle a été sacrée photographe de l’année au Québec et deux fois au Canada. « Elle intègre le paysage rural environnant dans son travail et s’estime chanceuse d’avoir accès à une telle diversité écologique. Pour elle, ce cadre naturel forme un ‘‘studio extérieur colossal’’ », pourra-t-on lire à l’intérieur de la Shed. Pour ce projet, Manon Rousso a offert deux de ses photos fétiches captées en pleine nature il y a une vingtaine d’années.

Jonathan Audet n’en est pas à son premier bon coup avec le développement de la rue du Belvédère et l’aménagement du nouveau parc. Il fait partie du groupe qui a créé un microfestival destiné à célébrer la beauté du pont couvert il y a six ans après quelques festivals Musique et Maïs, organisé par la troupe du Cochon souriant. Année après année, La Nuit du pont couvert rassemble quelque 700 personnes autour de musiciens et d’artistes visuels. Il peut se vanter de figurer parmi les festivals les plus écoresponsables qui soient. Covid oblige, l’événement fait relâche cet été et son retour demeure incertain. 

Mains dans la terre, tête dans les nuages

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Mains dans la terre, tête dans les nuages

Le 13 juillet 2017, à 9 h 48 : elle s’en souvient trop bien. La fille des Ward du canton de Lingwick, Evelyne, venait de se faire happer par un conducteur endormi alors qu’elle s’entraînait à vélo sur la route 108, marquant ainsi le début d’une année particulièrement éprouvante. Mais aujourd’hui, la vivante jeune femme, qui s’est miraculeusement vu accorder « une deuxième vie » sans séquelles, n’a jamais eu la tête aussi pleine de projets.

« Elle est résiliente. C’est un si beau mot, et il la décrit si bien », est l’une des premières choses que Nadia Vigneault avance à propos de sa fille, qui cumule à ce jour les talents de maraîchère, athlète du vélo de montagne, cavalière, gestionnaire agricole et future designer d’intérieur. 

« La petite fille qui court en riant dans le champ et qui, même s’il pleut, enfile son maillot de bain pour sauter dans les flaques, c’est en plein elle », poursuit Mme Vigneault entre deux rangs de légumes biologiques de la ferme familiale, nommée la Ferme des Écossais en l’honneur des anciens propriétaires. 

Maintenant âgée de 19 ans, Evelyne ne conserve physiquement de son accident que la trace du garde-fou qui l’a empêchée de basculer dans un ravin, sur sa poitrine. « Je n’ai rien eu de cassé, mais j’ai passé beaucoup de temps en physiothérapie. Mon vélo était tout tordu, et moi tout entortillée dedans. Personne n’a compris pourquoi je n’ai pas été plus blessée. Mon médecin m’a dit ‘‘ tu sais que si tu n’avais pas eu ton cellulaire dans ta poche arrière, tu ne pourrais plus te servir de tes deux jambes? ” »

Le rétroviseur qui l’avait frappée avait même laissé un trou dans son téléphone en guise de preuve. 

Mais le coup le plus dur est venu exactement un mois plus tard, lorsque sa marraine a été retrouvée sans vie dans une chambre d’hôtel à Cuba. Le monde s’est arrêté pour la jeune prodige du vélo de montagne cross-country, qui avait déjà à son actif de nombreuses médailles ainsi que des projets avec l’équipe du Québec. 

Elle a tranquillement perdu l’équilibre dans tous les sens du terme, puis l’envie du sport pour un moment. Celui-là même qui l’avait « sauvée », plusieurs années auparavant, et qui lui permettait d’évacuer quotidiennement le traumatisme d’un violent abus sexuel subi à l’âge de 10 ans dont elle n’a parlé qu’après l’accident. 

« Le vélo, c’est qui je suis. Ça me permet de vivre mes émotions. Et quand je suis sur un vélo, je me sens belle et forte », affirme Evelyne en cette douce journée de juin où elle reçoit La Tribune. 

Saut dans le temps.

Ce jour-là, comme tous les jours, elle est allée fouler les terres familiales et les routes de Lingwick à vélo. Elle s’entraînera aussi en après-midi, « peut-être au mont Bellevue, où à Bromont. J’essaie de varier et de me sortir de ma zone. Quand je m’entraîne, je serre toujours plus ma vis. Une fois arrivée à la journée de la course, je me sens tellement bien : c’est ma journée de repos. » 

Depuis mai 2019, le rêve d’atteindre un jour les Jeux olympiques est revenu occuper les pensées de celle qui embauche un coach privé. 

« Ça me manquait, j’ai vraiment retrouvé ma ligne. »

Même si la déception a été grande lorsque la pandémie a causé l’annulation de toutes les compétitions de cette année, elle a su regarder le bon côté des choses. 

« J’ai encore plus de temps pour me mettre encore plus en forme et, quand les compétions vont recommencer, je vais faire un méga comeback, avance-t-elle, les yeux pétillants. En même temps, je peux prendre le temps d’aider ma famille à la ferme et de prioriser mes études. J’ai commencé une attestation d’études collégiales à distance en design d’intérieur le mois dernier et je capote. » 

Des ambitions, ce n’est pas ce qui manque chez Evelyne, qui agit aussi comme gestionnaire pour les deux florissantes entreprises de ses parents, soit la ferme et le Centre agricole Expert. 

Alors que sa famille vient d’acquérir une maison au coin des routes 108 et 257 pour y ouvrir un café qui mettrait en vedette les produits de la ferme d’ici à l’été prochain, Evelyne imagine déjà le menu et l’allure de l’endroit où elle entend passer une bonne partie de son temps, lorsqu’elle ne sera pas à la conquête des pistes. 

« C’est mon coin, ici, j’aimerais ça rester. Il n’y a pas de jeunes à Lingwick, et on a besoin de ça. Je suis tombée en amour avec la campagne », dit-elle.

La Ruée vers Gould: l’Écosse sur un plateau

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La Ruée vers Gould: l’Écosse sur un plateau

Lingwick, c’est un petit peu d’Écosse au cœur des Cantons-de-l’Est, non?

« Justement, non… c’est beaucoup d’Écosse! », précise Daniel Audet en riant. 

Bien noté et vite compris. On amorce à peine la discussion que le propriétaire de La Ruée vers Gould me détaille l’arrivée massive d’immigrants écossais dans la région, il y a presque deux siècles. 

Le récit est passionnant parce que le conteur est passionné. Son sujet, il le connaît comme le fond de sa poche. L’aubergiste et restaurateur est en quelque sorte tombé dans la marmite historique en venant s’installer à Lingwick. À son arrivée dans le coin, en 1987, le village ne comptait qu’une quinzaine de maisons, une grosse église et trois cimetières.  

Les pierres tombales où figuraient des noms écossais ont intrigué l’étudiant de communication-rédaction. À force de recherches, il a déterré des pans d’histoire.  

« J’ai découvert que l’immigration était ici assez particulière. À partir de 1838, les Écossais ont commencé à arriver massivement dans ce que j’appelle les Highlands de la région. Tellement que, dans le quadrilatère formé par Lingwick, Scotstown, Lac-Mégantic et Stornoway, en 1895, on comptait 4000 Écossais. Ils parlaient gaélique, étaient de confession presbytérienne et arrivaient principalement des îles Lewis, Harris et Skye. »

J’apprends que pour une grande majorité, le déracinement était pratiquement forcé. Que la traversée en cale de bateau était aussi longue qu’éprouvante. Que l’acclimatation était difficile pour ces insulaires qui ne connaissaient rien des terres à bois au cœur desquelles il leur fallait désormais se bâtir un avenir. 

Il y avait pour eux beaucoup à construire. Et autant à se souvenir. « Ils ont reproduit ici les traditions qu’ils avaient sur l’île, incluant leurs coutumes alimentaires », explique Daniel Audet.

C’est avec l’idée de faire connaître ce passé riche en anecdotes et en saveurs qu’il a ouvert les portes de sa Ruée en, 1995. 

Dans le ventre de ce qui a déjà été le magasin général, il s’est affairé à créer une auberge-restaurant où les visiteurs auraient rendez-vous avec l’histoire. 

« J’ai acheté en sachant que la place avait appartenu à Jame Ross, un homme important qui a été le premier maire de Lingwick. Dans les années 1950, on avait modernisé la bâtisse pour en faire un dépanneur. » 

Les planchers, par exemple, avaient été recouverts de peinture. Daniel Audet a gratté les lattes une à une pour leur redonner leur aspect d’origine. 

« Je l’ai souvent dit : les murs ont des oreilles, mais les planchers parlent. »

Si on porte attention aux détails, ils nous murmurent les secrets de ceux qui ont foulé le sol avant nous.

« On a enlevé deux couches pour constater qu’il y avait en dessous du sapin posé encore vert parce qu’il avait séché sur place. On a trouvé des marques de souliers de draveurs, on voyait encore les trous laissés par les clous. Là où se trouvait le comptoir postal, le plancher était extrêmement usé, signe que les gens étaient nombreux à y passer. Et à l’endroit où se tenait le maître de poste, le sol était marqué. On voyait la trace de ses pieds, qui semblait gravée dans le bois tellement il passait de longues heures debout, sur place. »  

Le comptoir à bonbons, le rayon des tissus et tant d’autres détails se sont révélés au fil des rénovations qui ont permis de redonner à l’endroit un charme d’antan. 

Accueil à l’écossaise 

Dès sa première année d’opération, le convivial établissement a attiré l’attention et remporté le prix Innovation et celui de la petite entreprise de l’année remis par Tourisme Cantons-de-l’Est. 

Au fil des ans, d’autres distinctions se sont ajoutées au tableau du gîte qui compte deux chambres, une résidence touristique (la maison McAuley) et une table champêtre qui peut normalement accueillir 144 personnes en comptant la salle et la terrasse.  

Aux chaudrons, Daniel Audet compose un menu campagnard où se faufilent des parfums d’Écosse et des aliments du terroir. 

« J’avais déjà un certain bagage dans le domaine. Quand j’ai perdu mon père, à l’âge de 10 ans, on est allé vivre chez ma grand-mère, qui n’endurait pas les enfants à ne rien faire. Elle nous a mis aux fourneaux et nous a enseigné des trucs de base. »

Des amitiés écossaises nouées au fil du temps et une couple de séjours outremers lui ont permis de raffiner ses connaissances culinaires typiques des îles européennes. 

 « Avec la pandémie, on doit revoir notre façon d’opérer, on ne pourra pas accueillir les groupes qui faisaient le voyage exprès, en autobus. On ne pourra pas offrir les habituels forfaits de dégustation de scotchs ou de scones aux visiteurs », remarque Daniel Audet. 

Celui-ci a donc revu sa formule et opté pour une offre à l’ardoise, disponible sur place et pour emporter. Les classiques moules à l’écossaise, la poutine aux moules, le poulet beauceron, la casserole de fruits de mer et la salade à la truite fumée des Bobines sont quelques-uns des plats proposés. Dès le 12 juillet, les brunchs du dimanche reprendront aussi, mais dans une version adaptée.  

L’accueil chaleureux, lui, ne changera pas. Et c’est toujours en costume traditionnel, avec kilt et tartan, que Daniel et son équipe feront le service. 

« Depuis les débuts, il y a 25 ans, on souhaite dépayser les visiteurs, résume Daniel Audet. On éprouve une grande fierté à faire briller la région, mais aussi à dépoussiérer la fascinante histoire des immigrants qui ont bâti le coin. » Et qui ont, ce faisant, planté un peu (beaucoup!) d’Écosse dans le décor des Cantons-de-l’Est.

Lingwick en bref

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Lingwick en bref

Magasin général… et unique à Lingwick!

On est d’abord attirés par les pompes à essence, qui rappellent un tableau d’Edward Hopper. Puis on voit ce grand panneau de bois sur lequel il est écrit Magasin général Morin, et un autre qui annonce le restaurant Le Pionnier. Parents de six enfants, les propriétaires Martin Morin et Véronique Ferland ne manquent pas de travail, même si le restaurant est en pause. Établis depuis 20 ans, ils ont envisagé la fermeture du commerce l’an dernier avant de relever le défi de miser davantage sur les produits régionaux afin de séduire leur clientèle. Et celle-ci répond très favorablement, affirme Mme Ferland. De la bière de microbrasseries aux tartes de Sainte-Cécile-de-Milton en passant par les charcuteries de Scotstown, des truites et des pâtés d’East Hereford et de la viande de Saint-Isidore-de-Clifton. « On a même du vin du Cep d’argent, se réjouit Mme Ferland. Là on cherche un apiculteur qui pourrait nous proposer des produits du miel. » Avis aux intéressés!

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