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La laine d’ici veut séduire à nouveau
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La laine d’ici veut séduire à nouveau
La situation est « brutale » pour le secteur canadien de la laine. Des 3 millions de livres de laine que la Coopérative canadienne des producteurs de laine (CCWG) commercialise et exporte habituellement au nom de près de 9000 producteurs, son directeur général, Eric Bjergso, n’estime pas avoir vendu 20 % cette année. Le besoin de dénicher une utilité locale et rentable pour cette fibre est devenu difficile à ignorer.
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Le pays qui boude sa laine

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Le pays qui boude sa laine

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
Initiative de journalisme local - La Tribune
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L’entrepôt de la Coopérative canadienne des producteurs de laine à Carleton Place, qui accueille de la laine des quatre coins du pays pour que celle-ci soit classée par qualité, puis testée et mise en ballots, accumule ses fibres depuis plusieurs mois. Les producteurs ovins, qui sont près d’une centaine en Estrie et plus de 700 au Québec, peuvent uniquement envoyer leur laine en consigne dans cet entrepôt de l’est ontarien, ou bien trouver le moyen de la conserver eux-mêmes en attendant que les acheteurs se manifestent.

« En 2019, le marché mondial du textile était en difficultés en raison des conflits entre les États-Unis et la Chine, explique en anglais le directeur général de la Coopérative, Eric Bjergso. Tout le monde avait de grands espoirs que les choses iraient mieux en 2020. Mais quand la COVID-19 est arrivée en mars, ça a frappé beaucoup plus fort que la guerre commerciale. L’industrie a été paralysée complètement, et elle tente toujours de se relever. En période de crise, la nourriture et l’hébergement deviennent des priorités, mais pas les vêtements. Les magasins de vente au détail ont en plus fermé, et c’est là que la chaîne d’approvisionnement a commencé à refouler », confie à La Tribune M. Bjergso.

« La grande question, c’est de savoir quand les choses vont s’améliorer, et ça, personne ne le sait », ajoute-t-il.

Les solutions de rechange à l’exportation se font rares, comme l’explique M. Bjergso, qui vend à l’étranger entre 80 et 90 % de la laine confiée à la coopérative. Sept pays, dont la Chine et les États-Unis, se portent habituellement acquéreurs de ballots canadiens.

« Il n’y a pas grand marchés au Canada. Au fil des années, l’industrie du textile a quitté le pays comme le reste de l’Amérique du Nord, et les fibres synthétiques ont pris la place des fibres naturelles. Il n’y a plus que deux grandes fabriques de textiles au pays qui utilisent de la laine canadienne, l’une en Atlantique et l’autre dans l’Ouest. »

Les Sources cherchent des solutions

L’espoir est est tout de même là, « il y a certainement un mouvement pour l’achat local, on l’entend et on le voit », se console M. Bjergso. Mais il reste de nombreux obstacles avant de pouvoir développer un marché pour la laine à même le pays.

Une problématique à laquelle n’est pas indifférente la MRC des Sources, qui vient tout juste de démarrer un projet au sein de son Carrefour d’innovation sur les matériaux (CIMMS) à cet effet. L’ingénieur junior Bastien Ouellet se consacre depuis le mois dernier à préparer le terrain afin d’approfondir certains débouchés autres que le textile pour la laine, comme l’isolation, la filtration, le rembourrage, les matériaux composites et autres surprenantes utilités.

« Ce qu’on veut au CIMMS, c’est de créer un écosystème qui travaille autour de la laine canadienne, localement. On veut lancer des projets-pilotes, c’est-à-dire qu’on veut décider de produits en partenariats avec des industries et faire de la fabrication à plus petite échelle. Ensuite, elles peuvent installer une usine après avoir eu le temps de valider leur produit. »


« Au fil des années, l’industrie du textile a quitté le pays comme le reste de l’Amérique du Nord, et les fibres synthétiques ont pris la place des fibres naturelles. Il n’y a plus que deux grandes fabriques de textiles au pays qui utilisent de la laine canadienne, l’une en Atlantique et l’autre dans l’Ouest. »
Eric Bjergso, directeur général de la Coopérative canadienne des producteurs de laine


Une recherche qui est surtout motivée, à la base, par les trop bas revenus que tirent les producteurs pour cette fibre. Rappelons que pour la grande majorité d’entre eux, c’est plutôt la vente de viande qui sert de gagne-pain. En 2019, une livre de laine se vendait entre 20 et 60 cents. Chaque mouton produit entre 5 et 7 livres par tonte.

« Au Canada, la manière dont la laine est produite n’est pas adaptée pour l’industrie du textile. La qualité n’est pas assez bonne, mais ils ont de la difficulté à avoir de bons prix pour la laine. Alors j’ai l’impression que ça crée une sorte de spirale négative où ils vont choisir des races moins difficiles à gérer, mais qui ne produiront pas nécessairement de la bonne laine. Il y a aussi les difficultés de l’hiver, qui font qu’il y a beaucoup de foin qui contamine la laine en les gardant à l’intérieur », explique M. Ouellet.

Eric Bjergso, directeur général de la Coopérative canadienne des producteurs de laine.

Autre grand obstacle identifié par MM. Ouellet et Bjergso: les infrastructures nécessaires pour nettoyer la laine en question sont inexistantes au pays, et représentent de grands investissements. D’autant plus que le Canada demeure un joueur de petite échelle avec son million de bêtes, comparativement à la Nouvelle-Zélande et ses 27 millions de moutons. 

La mise sur pied d’une ligne de lavage et de conditionnement fera donc partie des premiers pas de cet organisme aux grandes ambitions. 

Vers une bioéconomie de la laine locale?

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Vers une bioéconomie de la laine locale?

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
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Rien de bien nouveau: la laine de mouton est un excellent isolant thermique même en dehors de l’industrie du vêtement, parole du chercheur de l’Université de Sherbrooke Mathieu Robert. Mais à ceux qui demanderont si elle pourrait surpasser la performance des matériaux de construction les plus communs, le professeur à la faculté de génie et spécialiste en écomatériaux répondra probablement qu’ils ne posent pas la bonne question.

M. Robert, qui est aussi titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les éco-composites polymères, a lui-même mené des recherches sur la laine en collaboration avec la MRC des Sources, il y a deux ans. L’objectif était surtout de vérifier s’il était possible de s’en servir pour fabriquer, sans optimisation, des paillasses d’isolants thermiques qui pourraient ensuite être installées dans différents milieux, comme les maisons ou les véhicules récréatifs, par exemple.

« Est-ce que je peux m’en servir? Oui, affirme-t-il. Est-ce qu’il y a un potentiel pour cette laine-là? Oui. Est-ce que c’est meilleur qu’une laine synthétique? Pas vraiment. Est-ce que c’est moins bon qu’une laine synthétique? Pas vraiment. Ça compétitionne très bien les matériaux d’isolation qu’on connaît avec certains désavantages et certains avantages. Ça a sa place. »

Ces avantages en question? L’absence d’émanations de produits chimiques, contrairement aux matériaux synthétiques, par exemple. Mais le plus grand atout de tous, celui qui motive l’ensemble des travaux de M. Robert: stimuler la bioéconomie régionale. « C’est ça qu’il faut voir, insiste-t-il. C’est de créer des chaînes de valeur qui vont vraiment bénéficier aux gens qui nous entourent, soit les producteurs. On n’est pas toujours capable de faire des meilleurs matériaux à partir de la biomasse, mais si on est capable de minimalement arriver à des propriétés semblables et qu’on est capables de stimuler la bioéconomie en plus, c’est merveilleux. »

La laine est-elle verte?

Pour l’instant, tout n’est pas déchiffré dans l’avenir de la laine de mouton. Maintenant que son potentiel technique est connu, c’est au tour du CIMMS (Carrefour d’innovation sur les matériaux de la MRC des Sources) de prendre le relais et de vérifier deux grands axes d’intérêt : économique et environnemental. 

Mathieu Robert est professeur à la faculté de génie de l’Université de Sherbrooke et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les éco-composites polymères.

Avant d’être cardée et modelée en matériau isolant, la laine doit absolument être lavée pour éliminer toutes sortes de contaminants animal ou végétal. Or, c’est la que le matériau naturel risquerait de gâcher son empreinte écologique... ou sa rentabilité. Des études de cycle de vie ont bel et bien montré que la laine est une option plus écologique que la majorité des isolants, mais à condition de gérer ses eaux usées de manière exemplaire, précise Bastien Ouellet, chargé de projet pour le CIMMS.

« C’est un des grands défis du projet, explique M. Ouellet. Lorsqu’on lave la laine, on a un taux de rendement d’environ 50-60 % du poids de laine sale à laine propre. Donc pour chaque kilo de laine sale, on se retrouve avec environ 500 g de laine propre et 500 g de résidus à séparer de l’eau de lavage. Il faudra par la suite séparer les sous-produits du lavage de l’eau pour essayer de les revaloriser et pouvoir réutiliser l’eau de lavage. Ce sont des choses qui se font déjà ailleurs, mais que nous devrons adapter à notre réalité. »

Le CIMMS tente d’ailleurs d’obtenir des subventions qui lui permettront de réaliser ces différents travaux.

L’un des principaux contaminants qui se retrouveront dans cette eau est la lanoline, la graisse naturelle de la fibre. Bien qu’elle ne représenterait pas des quantités de valeur significative si elle est extraite, celle-ci peut par exemple être utilisée dans les cosmétiques.

Le CIMMS devra également vérifier si le volume canadien est suffisant pour être en mesure de développer une filière complète de valorisation de la laine.

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Une niche dans le « vanlife »?

Pour son caractère isolant, insonorisant et naturel, la laine de mouton a déjà commencé à faire son apparition dans les procédés d’isolation maison, notamment dans les transformations de camionnettes en véhicules récréatifs. Ironiquement, il s’agirait souvent de laine importée, souvent d’Écosse, où œuvrent de nombreux concentrateurs de laine possédant des lavoirs industriels.

Pierre Bellefleur, responsable de la recherche et développement chez CosyRoad, une petite entreprise de Magog spécialisée dans la fabrication de véhicules récréatifs classe B, se montre très curieux en ce qui concerne cette avenue. « Ce sont des choses que je trouve intéressantes. On fait beaucoup de développement et on cherche beaucoup de nouvelles façons de faire. Je me demande surtout si ce serait rentable, mais la question se pose », dit celui qui utilise actuellement de la laine de roche pour sa bonne gestion de l’humidité.

En ce qui concerne son critère de résistance au feu, la laine s’avérerait une parfaite candidate, puisqu’il s’agit d’une fibre presque impossible à enflammer, affirme Bastien Ouellet.

Un intérêt pour la laine au bout du rang [VIDÉO]

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Un intérêt pour la laine au bout du rang [VIDÉO]

Jasmine Rondeau
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Pendant que les toisons s’accumulent sans bouger à Carleton Place en Ontario, là où la plupart des producteurs du pays envoient leur laine de mouton pour l’exportation, France Custeau surfe sur la demande pour sa laine à tricoter produite localement, à Saint-François-Xavier-de-Brompton. Un secteur de production riche en patrimoine qu’elle souhaite voir se développer davantage au Québec grâce à son expertise acquise.

L’année a certainement eu son lot de défis pour la propriétaire des Laines Finn D’Or, dont les ventes se réalisent habituellement dans les événements et festivals spécialisés, lorsqu’une pandémie mondiale ne force pas leur annulation. « Depuis qu’on a décidé de s’y investir mon conjoint et moi, il y a cinq ans, on doublait notre chiffre d’affaires chaque année. Cette année, on peut s’imaginer que ce ne sera pas le cas », confie France Custeau.

Même si la COVID-19 a ralenti la croissance de son entreprise, Mme Custeau a tout de même été touchée par l’intérêt des acheteurs locaux qui se sont déplacés à la ferme ces derniers mois pour se procurer ses écheveaux, ses ondins ou ses balles de séchage de laine, si bien que la demande l’a forcée à mettre sur pied une boutique en ligne.

Celle-ci est loin de regretter son choix de marché, surtout considérant les difficultés que vit actuellement l’industrie mondiale du textile.

« J’y crois. On voit que c’est ce que les gens veulent et je sais qu’il y a de la place pour plus que moi. Les gens pensent souvent que la laine québécoise n’est pas douce. Mais tout dépend de la race de mouton. Chacune a ses particularités. La mienne peut être tricotée et portée », établit Mme Custeau, qui élève 200 moutons finnois spécifiquement pour la qualité de leur laine.

Celle-ci rêve d’un jour en vivre et de propager une partie de ce qu’elle a appris depuis le moment où elle et son conjoint ont fait prendre un tournant vers la laine à leur production de viande ovine.

Pour l’instant, ce sont leur culture de foin de commerce, de même que la vente d’agneaux à l’encan et d’agnelles aux éleveurs qui leur garantissent une santé financière.

Laine de porcelaine

Non, ce n’est pas un si simple changement à faire, prévient Mme Custeau. Encore moins quand on vise les plus hauts standards et que le savoir s’est lentement perdu avec la tradition. Aujourd’hui, ses dadas vont de la manière dont sont nourris les moutons, jusque dans la manipulation des fibres après la tonte, en passant par le choix de fileur. 

« Je ne les élève plus de la même façon. Ils ont des bébés une seule fois par année plutôt que trois fois en deux ans, par exemple. Ça change la qualité de la laine. Je fais aussi tout pour ne pas salir la laine de mes moutons. Je mets pas de paille en la lançant dans l’enclos. Ensuite après la tonte, je fais moi-même un prétest de solidité et je trie ma toison parce que je veux le moins de végétaux possible. Elle est ensuite lavée, séchée, et culbutée dans une machine pour enlever de débris et de la poussière. »


« Les gens pensent souvent que la laine québécoise n’est pas douce. Mais tout dépend de la race de mouton. Chacune a ses particularités. La mienne peut être tricotée et portée. »
France Custeau

Ses brebis viennent d’ailleurs tout juste de passer sous la cisaille, puisque le début de l’hiver est particulièrement propice à de belles récoltes de laine. Selon un horaire peaufiné à travers les années, les animaux sont également tondus au mois de mai, question de repartir à neuf pour l’été et d’éviter le frottement des fibres, « sinon, la laine se feutre et c’est fini ». La laine de mai, qui n’atteint pas les 3,5 pouces requis pour le filage, est alors elle-même feutrée et transformée en boules de séchage ou en jouets pour chats par Mme Custeau.

« Je ne jette presque rien. C’est très important pour moi. Ça arrive que j’ai des brebis qui perdent tous les bébés. Dans ces moments-là, je la trais, on consomme du yogourt et je fais des savons », dit celle qui insiste sur la responsabilité environnementale de sa production. C’est pourquoi les teintures qu’elle utilise pour colorer sa laine sont d’ailleurs exclusivement issues d’insectes ou de plantes, comme la verge d’or ou la garance, par exemple.

La laine est teinte soit avant ou après avoir été envoyée pour être cardée (peignée) et filée au Michigan. « J’aimerais pouvoir faire affaire ici, mais pour ma laine, j’avais vraiment besoin de leurs machines. J’ai essayé des filatures en Ontario et au Nouveau-Brunswick, et le produit fini n’était pas à mon goût », dit celle qui voit une solution potentielle dans la collaboration entre producteurs.  

« Je ne jette presque rien », explique fièrement France Custeau, qui peut produire des balles de séchage, des écheveaux de laine et de savons avec ce que lui offrent ses 200 moutons finnois.