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La francisation tourne au ralenti
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Francisation au CEP : une session catastrophique

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Francisation au CEP : une session catastrophique

Isabelle Pion
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La Tribune
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La session de francisation se termine et la directrice du Centre d’éducation populaire (CEP), Mylène Rioux, constate un taux d’abandon et d’échecs record. Depuis le début de la pandémie, la francisation s’est transformée en véritable parcours du combattant pour l’organisme. Celui-ci doit aussi composer avec le ralentissement important de l’immigration, ce qui a des impacts importants sur ses finances.

« À l’automne, on avait eu l’autorisation de reprendre les cours en présence, mais en petits groupes. Pour nous, c’était très complexe en raison de nos espaces. On a jonglé beaucoup pour essayer de faire des trucs hybrides, avec des moitiés de cours à la maison et au CEP, on a divisé les classes, ça a été vraiment rocambolesque pour nous. »

Le passage en zone rouge a ajouté une couche de complexité. 

« Il a fallu qu’on milite pour pouvoir garder les classes en présence. Avec des personnes analphabètes, ce qu’on avait remarqué, c’est que la distance n’avait pas donné de grands résultats. Par contre, on s’est mis à avoir plusieurs cas (de COVID-19) dans les classes. On a dû prendre la décision de les renvoyer à distance; pas d’un point de vue pédagogique, mais d’un point de vue sanitaire. Ils ont finalement terminé la session à distance. Elle se termine la semaine prochaine, et c’est un nombre record d’abandon, de départs et d’échecs. Les statistiques ne seront pas belles. »

Quand les cours sont passés à distance, plusieurs ont décroché à ce moment-là, raconte Mylène Roux. C’est sans compter les apprenants qui ont dû rester à l’écart parce qu’ils ont été malades. Et pendant que les cours étaient en présentiels, plusieurs ont dû s’isoler.

« Un passeport pour la citoyenneté »

Le CEP accueille les immigrants peu scolarisés. Ils ont quatre sessions de francisation de 11 semaines lorsqu’ils arrivent. 

Ces formations donnent un grand coup de main en vue du passage de l’examen à la citoyenneté, rappelle Martine Staehler, directrice générale du Carrefour Accès Loisirs, qui offre des cours à temps partiel auprès des personnes peu scolarisées et scolarisées. « C’est un passeport pour la citoyenneté. » 

La technologie demeure un enjeu important : plusieurs apprenants n’ont pas d’appareils, qui ne sont pas non plus fournis par le ministère de l’Immigration. 

Interrogée sur l’annonce du ministre de l’Éducation Jean-François Roberge, au sujet de l’ajout d’équipements dans les centres de services scolaires, Mylène Rioux explique que les organismes comme celui qu’elle dirige ne relèvent pas de l’Éducation, mais de l’Immigration. « Quand l’Éducation prend une décision pour l’ensemble des centres de services scolaires, ça n’inclut pas la francisation, parce que cela relève de l’Immigration. » 

« Souvent, les apprenants n’ont pas de matériel. Des fois, on leur fournissait les tablettes, mais ils arrivaient à la maison et ils n’avaient pas internet. Ou ils ont internet dans l’édifice à logements et ils sont 52 à demander de la bande passante. Oubliez Zoom : ça gèle, ça fige. C’est déjà difficile de venir en francisation et d’obtenir de bons résultats en temps normal, on ajoute tellement d’éléments (avec la pandémie) que ce sont vraiment des sessions difficiles que l’on vit présentement », image-t-elle.   

Au Carrefour Accès Loisirs, le désistement s’est fait sentir chez les personnes peu scolarisées, mais aussi scolarisées déjà à l’emploi. « En informatique, il y a eu une explosion de la demande. Les employeurs ont commencé à mettre des quarts de travail le soir. On en a perdu comme ça, raconte Mme Staehler. Les employeurs ne sont pas toujours conciliants avec les employés qui suivent des cours. » Les changements d’horaire de travail sont d’ailleurs la principale cause de désistement chez les personnes scolarisées.

Chute des inscriptions et nouvelles réalités

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Chute des inscriptions et nouvelles réalités

Isabelle Pion
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Alors que l’arrivée des nouveaux arrivants a fracassé des records ces dernières années au Centre de services scolaire de la Région-de-Sherbrooke (CSSRS), celui-ci a enregistré deux fois moins de nouveaux arrivants dans les derniers mois, conséquence logique du ralentissement de l’immigration. Cette baisse se traduit aussi par un portrait différent de la clientèle qui arrive.

« Depuis le début de l’année, au primaire et au secondaire, on a accueilli 97 jeunes. C’est quand même une centaine depuis le début de l’année », note Viviane Guimond, coordonnatrice au service des ressources éducatives du CSSRS, qui souligne que c’est environ la moitié moins que les années auparavant à la même période.  

« Si on n’était pas en contexte de pandémie, on accueillerait plus de familles, entre autres les réfugiées. Les réfugiés, en ce moment, il y a peu ou pas de situation de parrainage possible avec la pandémie (...) Cette année, ce sont davantage des immigrants économiques ayant un permis d’étude ou de travail... Ce sont des profils très variés », indique Viviane Guimond. 

Le CSSRS comptait, à la rentrée, moins de classes d’accueil. « C’est un modèle de services que l’on propose à certaines familles pour répondre aux besoins des enfants », rappelle Mme Guimond. Un certain nombre d’enfants intègrent directement les classes régulières, avec des mesures de francisation. 

Le CSSRS doit tout de même ouvrir une classe d’accueil ces jours-ci à l’école primaire des Quatre-Vents, alors que plusieurs familles ont fait leur arrivée en décembre. Les nouveaux élèves qui sont arrivés depuis la rentrée viennent de tous les continents.

Avec la pandémie, les services du centre ont dû s’adapter, notamment en ce qui concerne la première rencontre avec les parents. 

« Les familles qui arrivent ont à faire leur quarantaine de 14 jours. Dans les faits, ça décale (la rencontre) de 14 jours. On se fait un devoir de les rencontrer rapidement. »

Un peu plus d’un élève sur quatre est issu de l’immigration sur le territoire du CSSRS. 

Bon an mal an, le Service d’aide aux Néo-Canadiens (SANC) offre des services à quelque 1000 personnes nouvellement arrivées, voire 1200. « Cette année, si on arrive à la moitié, ça va être beau, toutes catégories confondues », commente la directrice générale, Mercedes Orellana. Elle souligne que bon nombre de travailleurs qualifiés ont reporté leur arrivée, et on constate aussi la baisse des étudiants internationaux.

Du présentiel au Centre Saint-Michel 

Au Centre Saint-Michel, la francisation en présentiel a repris le 18 janvier, à l’instar des cours au secondaire. L’établissement offre aussi des cours pour obtenir les préalables menant au cégep et en formation professionnelle, en plus d’offrir un volet touchant à l’employabilité et l’intégration socioprofessionnelle.  

La directrice adjointe Julie Pinard explique que quelques exceptions sont prévues, notamment pour certaines personnes âgées. « Pour ces deux trois élèves, on les a fait basculer à distance. » 

Le centre a fourni une centaine de portables principalement grâce à une collaboration avec l’OPEQ (Ordinateurs pour les écoles du Québec).

« Si des élèves ont la COVID (ou sont isolés), ils ont la possibilité de se joindre en ligne », explique-t-elle. « On avait demandé aux enseignants de faire un suivi avec les étudiants pour voir qui avaient de l’équipement... Pour tous ceux qui avaient des besoins, on a été capables de fournir à la demande », dit-elle en soulignant que c’est le cas autant en francisation que pour les autres volets. 

La pandémie apporte un lot de défis pour les élèves en francisation. « La mesure de confinement entraîne beaucoup d’isolement. Ils sont contents de revenir à l’école parce que ça leur permet de socialiser. Ce sont des gens qui ne sont pas très réseautés dans leur milieu, beaucoup de choses sont fermées... » La connaissance de la langue amène aussi des difficultés de compréhension des règles. 

« C’est très technique pour eux. C’est arrivé qu’un étudiant nous écrive en disant qu’il avait la COVID. On a fait un lien avec la Santé publique; il était en fait en isolement préventif en raison d’un contact étroit. Avec la barrière linguistique, ce n’est pas toujours évident pour eux. » 

Dur pour les finances

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Dur pour les finances

Isabelle Pion
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Le ralentissement de l’immigration a un impact direct sur les finances du Centre d’éducation populaire, dont le nombre de groupes passe de quatre à un.

La clientèle est habituellement constituée de personnes réfugiées et parrainées, des nouveaux arrivants dont le nombre a été considérablement réduit avec le contexte pandémique. 

Or, les immigrants économiques, qui ont déjà un parcours de scolarisation derrière eux, ne s’arrêtent pas au CEP. 

Le financement du CEP fonctionne selon le nombre de groupe.

« Ça fait une méchante différence. Et mes locaux, moi, je dois les payer quand même... » indique la directrice générale du CEP, Mylène Rioux.

« On n’a jamais eu si peu de gens. On n’a plus de groupe qui commence, les listes d’attente ont été vidées. On a juste un groupe de prévu sur le territoire à Sherbrooke pour les débutants. Ça peut être assez catastrophique à long terme pour nous. On va finir la pandémie, mais peut-être qu’il n’y aura plus personne au rendez-vous pour la francisation le temps que l’immigration reprenne. » 

Le CEP a organisé une collecte de fonds pour acheter des tablettes. Ironiquement, les fonds ont été amassés pour de l’équipement plutôt que pour la mission première du centre... et celui-ci ne comptera qu’un seul groupe. 

La tablette est là pour rester

Le Carrefour Accès Loisirs (CAL) a fait l’achat de 60 tablettes pour poursuivre la formation de ses élèves. L’organisme a obtenu quelques commandites, mais environ 80 % des coûts d’acquisition ont été payés par l’organisme. Il s’agit de coûts importants, mais sans ces outils, les classes auraient pu fermer, indique la directrice générale, Martine Staehler. 

Le CAL accueille une clientèle variée, dont des travailleurs temporaires, saisonniers et des étudiants internationaux. 

L’utilisation de la tablette auprès de la clientèle a permis de voir les avantages pédagogiques de cet outil, note Mme Staehler, en soulignant que la pandémie n’aura pas eu que des effets négatifs. 

« C’est plus facile pour eux. Ça les encourage à pratiquer en dehors des heures de cours. Même si on revient en présentiel, ces tablettes vont continuer à faire partie du bagage pédagogique. Il y a de multiples avantages, pas seulement le fait d’être connectés en ligne. On est une société de plus en plus numérique, il faut qu’ils l’apprennent, le numérique. »

« L’autre chose que l’on a remarquée, c’est que même s’il y avait des cours en présentiel, les personnes pouvaient suivre les cours en ligne, par exemple si elles avaient un enfant malade à la maison. Ça a permis de raccrocher des gens », observe Mme Staehler. 

Francisation et éducation aux adultes laissées-pour-compte

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Francisation et éducation aux adultes laissées-pour-compte

Isabelle Pion
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L’éducation aux adultes et la francisation ont souvent passé en dernier depuis le début de la pandémie, estime la députée de Sherbrooke, Christine Labrie. Celle-ci mène une consultation auprès des intervenants en immigration afin de formuler des recommandations à la CAQ, à l’instar de ses autres collègues de Québec solidaire. « Ce n’est pas normal de compter sur le budget discrétionnaire d’un député pour acheter du matériel qui va servir aux personnes immigrantes », dit-elle au sujet du coup de pouce financier qu’elle a notamment donné au Centre d’éducation populaire (CEP) pour l’acquisition d’équipements.

« Le CEP a aussi eu de la difficulté à obtenir du matériel de protection », fait-elle valoir.

Est-ce que le fait de relever de l’Éducation plutôt que de l’Immigration aurait été plus simple pour certains organismes, notamment en termes de fourniture d’équipements informatiques?

Le déploiement du matériel n’a pas été facile dans l’ensemble des écoles de la province, observe la députée. 

« C’est une question qui se pose. Ça a été très difficile. Je ne sais pas dans quelle mesure cela aurait amélioré les choses. Je reste sur l’impression qu’ils seraient quand même passés en dernier pendant la pandémie. Il y a une réflexion qui doit être faite sur l’ensemble des services de francisation. »

Christine Labrie a commencé à rencontrer des intervenants œuvrant dans le domaine de l’immigration et estime que le processus pourrait se terminer ce printemps. 

« J’ai décidé d’explorer à Sherbrooke en rencontrant différents intervenants qui travaillent auprès des personnes immigrantes. C’est un enjeu majeur. On veut que les personnes soient bien intégrées et qu’elles demeurent dans la région. J’ai un souci d’offrir un service qui leur permet d’apprendre la langue et de s’intégrer. »

D’autres collègues de Québec solidaire font le même exercice en ce moment. 

« On va jumeler nos observations. Il y a des constats qui vont être les mêmes, à Montréal ou dans les régions, mais il y a aussi certaines particularités. Par exemple, ce n’est pas tous les niveaux de francisation qui sont offerts ici dans la région. Il y a des moments où ça plafonne et si les gens ont besoin de cours supplémentaires, ils ne peuvent pas les faire dans la région. »

Le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) a-t-il des craintes pour la survie de certains organismes de francisation? « Certains organismes nous ont fait part de leurs inquiétudes. Nous sommes sensibles à cette situation », a-t-on fait valoir par courriel.

Quant à la question de l’équipement, le Ministère a indiqué que « beaucoup d’élèves possédaient déjà leur propre équipement informatique ». Pour les autres, des solutions alternatives ont été proposées, comme le prêt par des organismes partenaires et la réouverture des bibliothèques qui peuvent offrir des postes de travail.