Les universités, des milieux enclins au mobbing

Isabelle Pion
Isabelle Pion
La Tribune
SHERBROOKE — Le mobbing, une forme de harcèlement psychologique visant à évincer une personne, est bien présent dans les universités, les hôpitaux et les administrations publiques, selon Eve Séguin, professeure de sciences politiques à l’UQAM et spécialiste du mobbing.

« Il n’y a pas de milieu où il n’y en a pas, mais il y a des milieux où c’est surreprésenté », dit-elle en citant ces exemples. 

« Ce sont de grandes organisations. Si un mobbing commence à se mettre en place dans une PME, c’est beaucoup plus facile d’agir. La raison pour laquelle c’est très présent dans ces milieux-là, c’est que ce sont des organisations très bureaucratisées, où les processus administratifs sont extrêmement lents. Si je préviens mon directeur ou mon doyen que je suis une cible de mobbing, avant que l’affaire aboutisse, ça va prendre des siècles. Le phénomène se perd dans les méandres bureaucratiques. »

Ce phénomène existe à l’extérieur des milieux de travail, par exemple dans les villages.

Eve Séguin décrit le mobbing comme un mouvement collectif de ciblage d’un collègue afin de l’éliminer de l’organisation. Les moyens pour y parvenir sont multiples : on peut penser notamment au tablettage et au congédiement.

La professeure estime que le mobbing devrait être traité de façon distincte du harcèlement psychologique, mais précise qu’il n’y a pas de consensus sur cette question.  

« Si vous regardez la Loi sur les normes du travail, elle interdit le harcèlement psychologique, mais elle ne parle pas de mobbing. À mon avis, c’est un problème majeur parce que ce sont deux choses assez différentes. Entre les deux, il y a une autre catégorie, celle du bullying. Si vous regardez la gradation, en termes de gravité, de violence, de moyens utilisés, le mobbing, c’est le pire. C’est la forme particulière de harcèlement psychologique la plus grave et elle est exercée collectivement. »

Mme Séguin, qui enquête sur des cas dont elle entend parler, va jusqu’à parler de meurtre social. 

« On vous construit une réputation qui est tellement négative que vous n’avez plus aucun pouvoir personnel. Même vos amis vous abandonnent. En général, quand vous avez été expulsé de l’organisation, vous ne retrouvez pas de travail. C’est gravissime... »

L’ex-employée à qui La Tribune a parlé déplore que les syndicats semblent occupés à soigner leurs relations avec la direction. « Une relation constructive avec l’employeur est absolument nécessaire pour bien faire notre travail. Mais jamais on va mettre cette relation au-dessus des intérêts de nos membres », commente à ce sujet Finn Makela, professeur de droit et conseiller en relations de travail du Syndicat des professeures et professeurs de l’UdeS (SPPUS). 

« On est dans une situation délicate quand deux membres sont impliqués dans une situation de harcèlement, mais c’est le lot de tous les syndicats, ce n’est pas une particularité de l’UdeS », fait-il valoir.

Aux yeux d’Eve Séguin, différentes raisons expliquent ce qui peut être vu comme de l’immobilisme. Les syndicats, résume-t-elle, sont assis entre deux chaises.

« Le mobbing académique, ce sont des professeurs contre d’autres professeurs. Ils sont tous membres du même syndicat. C’est extrêmement difficile de dire : je condamne un de mes membres et je défends l’autre. D’un point de vue légal, il y a un réel obstacle à défendre une cible de mobbing. Les syndicats peuvent se retrouver avec une plainte des mobbeurs, qui vont poursuivre le syndicat en vertu de l’article 47.2 (du Code du travail) qui dit : ‘‘Vous devez me défendre et là vous êtes en train de m’accuser.’’ On peut avoir toutes les critiques qu’on veut par rapport aux syndicats, mais il y a une difficulté objective. S’il n’y a pas de réforme juridique et légale, on ne permet pas aux syndicats de véritablement défendre les cibles de mobbing. »

En outre, selon elle, le mobbing n’est pas reconnu par la majorité des gens.