« J'ai pensé qu'il allait m'égorger »

Isabelle Pion
Isabelle Pion
La Tribune
SHERBROOKE — Pendant des années, le quotidien de Nadine*, professeure à l’Université de Sherbrooke, et de plusieurs de ses collègues, a été assombri par la présence d’un autre collègue. Certains ont même craint pour leur sécurité. Au terme de longues et fastidieuses démarches menées par différents collègues, des plaintes pour harcèlement psychologique ont finalement été retenues contre lui. L’homme n’est aujourd’hui plus à l’emploi de l’institution.

Le climat malsain a néanmoins duré des années. 

En public, l’homme rabroue sa collègue, se met à rire quand elle soumet une idée. Il la diminue publiquement. Les gestes, avance-t-elle, surviennent à répétition.  

« J’étais jeune, facilement intimidable. Rapidement, il a eu des gestes, des façons de faire de l’ordre du harcèlement psychologique. À un moment donné, il est rentré dans mon bureau, il m’a crié après, j’ai pensé qu’il allait m’égorger. » Des personnes qui ont vécu la même situation lui suggèrent d’aller en médiation. 

La professeure se lance dans un processus de médiation, qu’elle qualifie de « n’importe quoi ». L’homme est un charmeur et elle a l’impression, au final, de ne pas être prise au sérieux.

Une entente est tout de même conclue. 

« Toutes les années qui ont suivi, je me suis organisée pour avoir des témoins en présence de cette personne. Plus jamais je ne suis allée dans son bureau seule. J’ai mis des stratégies en place pour fonctionner », raconte-t-elle en soulignant qu’elle s’est d’abord questionnée à savoir si elle quittait l’institution ou si elle composait avec la situation. 

C’est finalement une autre employée qui a déposé une plainte contre le professeur en question, estimant que le processus de médiation ne donnait rien. 

« On lui a dit que si elle voulait que sa plainte aboutisse, il faudrait qu’il y ait d’autres personnes. »

« L’ambiance au département était éprouvante. Certains n’ont jamais vécu ce qu’on a vécu. C’était un charmeur. Tant qu’il n’y avait pas d’enjeu de pouvoir, il était cool. »

« Beaucoup de personnes sont allées en médiation avec lui. Pourquoi ça n’a pas allumé de lumière au service des ressources humaines? Ça a duré pendant des années avec plein de personnes, avec des impacts importants. Il y a des gens qui ont changé d’université ou qui ont été démolis... » déplore-t-elle.

L’employée s’est elle-même retrouvée en congé de maladie et a consulté un psychologue.

Un processus lourd à porter 

Tout comme Nadine, Karine* reproche à l’institution de ne pas être en mesure de gérer ce genre de situation. L’ex-employée estime avoir été victime de mobbing, une forme de harcèlement qui prend pour cible un employé afin de l’évincer de son milieu de travail.

Cette dernière a démissionné de l’institution après plusieurs années de service pour des raisons reliées à la gestion des ressources humaines. 

L’ex-employée avait porté plainte pour harcèlement. La plainte avait été jugée recevable, mais elle a été jugée non fondée. 

« Dans mon cas à moi, dès que j’ai parlé de ça aux ressources humaines, ça a empiré la situation. Je n’ai pas bénéficié d’un jugement équitable. » 

Et puis, avance Karine, le processus de médiation a ses limites. « Moi, par exemple, je l’ai demandé, mais si la personne refuse, ça s’arrête là. » 

Les gestionnaires, avance-t-elle, ne sont pas formés pour gérer de telles situations. « Ils ne sont pas capables de reconnaître que ça se passe sous leurs yeux. »

« Les personnes toxiques ont été sorties, il y a un certain ménage qui a été fait, mais la culture de gestion est encore la même. Les gestionnaires ne connaissent pas plus leurs responsabilités. À toutes les étapes où je suis allée chercher de l’aide, on m’a dit : que veux-tu que je fasse? Ou une gestionnaire qui me dit : moi, ce n’est pas mon rôle, parle à ma supérieure. Alors que la loi est claire (...)  Ils n’ont aucune idée de leurs responsabilités. »

Karine n’a pas eu l’impression d’être soutenue par son syndicat, comme si la situation était répandue et banalisée. « Ils sont peut-être trop préoccupés à maintenir de bonnes relations avec la direction. » 

Les deux femmes ont eu l’impression que tout le fardeau de la preuve reposait sur leurs épaules et celles de leurs collègues, pour que la plainte soit d’abord jugée recevable. 

Monter un dossier prend énormément de temps, observent les deux femmes. Karine déplore, pour sa part, ne pas avoir eu l’aide nécessaire pour le faire.

Interrogée sur le rapport de la conseillère en matière de respect des personnes, Isabelle Duclos, Nadine se dit convaincue que le nombre de plaintes déposées n’est que la pointe de l’iceberg : encore faut-il être prêt à se lancer dans ces démarches laborieuses et stressantes pour en arriver à un dépôt formel.

* Les noms des personnes ont été modifiés pour conserver leur anonymat.