Quand une personne souffre d’une dépression, d’un trouble de la personnalité limite ou d’un trouble anxieux généralisé, elle est souvent beaucoup plus réticente à en parler.
Quand une personne souffre d’une dépression, d’un trouble de la personnalité limite ou d’un trouble anxieux généralisé, elle est souvent beaucoup plus réticente à en parler.

Nouveau regard sur les troubles de santé mentale

Marie-Christine Bouchard
Marie-Christine Bouchard
La Tribune
Les Québécois parlent plus volontiers de leurs problèmes de santé mentale qu’il y a 20 ans. Mais il reste encore de nombreuses réserves. Les gens sont peu nombreux à se cacher lorsqu’ils combattent un cancer. Peu de personnes sont gênées de parler de leur diabète ou de leur arthrose. Mais quand une personne souffre d’une dépression, d’un trouble de la personnalité limite ou d’un trouble anxieux généralisé, elle est souvent beaucoup plus réticente à en parler.

« Comme médecin de famille, je suis des patients depuis plus de 20 ans. C’est certain qu’on développe des liens. Ils vont se confier plus facilement. Les patients ont une vision négative d’avoir une dépression ou un trouble anxieux généralisé », soutient le Dr Philippe Lamontagne, un médecin de famille de Sherbrooke qui a notamment participé au plan d’organisation des services en santé mentale dans les années 2010-2015 en Estrie.

« Il y a toujours une certaine stigmatisation autour de la maladie mentale. Les gens auront un regard négatif envers eux-mêmes quand ils consultent pour ça », ajoute le Dr Jean-François Trudel, psychiatre, chef du département de psychiatrie au CIUSSS de l’Estrie-CHUS et directeur du département universitaire de psychiatrie à l’Université de Sherbrooke.

On sent toutefois une amélioration notable au cours des dernières années.

 « Ces 20 dernières années, on a pu assister à la prise de parole des gens qui souffrent de maladie mentale. Il y a eu des sorties publiques de personnalités qui ont parlé de leurs troubles. Ces témoignages viennent beaucoup appuyer le rétablissement des personnes qui souffrent de la même maladie », indique André Forest, psychologue et membre du conseil d’administration du CIUSSS de l’Estrie-CHUS. Celui-ci s’implique depuis près de 40 ans dans le soutien aux personnes atteintes de maladies mentales et à leurs proches.

Quelles sont les maladies ayant fait de grands bonds depuis 20 ans?

Le trouble de déficit de l’attention avec ou sans hyperactivités (TDA/H) est assurément le diagnostic qui a fait un bond de géant du côté des diagnostics.

« À mon avis, c’est un diagnostic qui est très galvaudé. Ces 20 dernières années, on est passé d’une maladie des enfants à une maladie pour adultes. Avant, on était un peu naïfs, on avait l’impression que le TDA disparaissait à 20 ans. Mais ce n’est pas le cas », soutient André Forest.

Le psychiatre Jean-François Trudel pense exactement la même chose. « C’est un diagnostic qui a explosé. Mais c’est une maladie pour laquelle les frontières entre le normal et l’anormal sont très floues. C’est certain qu’un médicament comme le Ritalin va augmenter notre concentration, notre productivité, notre performance au travail, du moins pour un certain temps. Mais il faut se questionner sur la nécessité de toujours augmenter nos performances. C’est un enjeu de société », indique-t-il. 

La dépression est aussi une maladie dont la prévalence augmente. Les gens consultent plus volontiers qu’avant quand le moral flanche dangereusement. « Les médecins de famille en voient beaucoup plus qu’avant et ils diagnostiquent la dépression davantage et plus facilement. Nous avons aussi des médicaments beaucoup plus inoffensifs qu’il y a 20 ans pour permettre une intervention plus rapide », soutient le Dr Trudel.

Dr Jean-François Trudel, chef du département de psychiatrie

Troubles anxieux

Une autre maladie a pris énormément de place dans les bureaux des médecins : les troubles anxieux, à différents degrés. Même les enfants en sont maintenant atteints.

Et puis il y a la toxicomanie et l’alcoolisme qui demeurent de véritables problèmes dans notre société, des problèmes dans lesquels l’État ne s’est jamais véritablement engagé sérieusement. 

« La toxicomanie et l’alcoolisme sont probablement sous-évalués en première ligne. Quand les gens nous parlent de leur consommation, nous estimons qu’il faut multiplier par deux les quantités qu’ils nous disent », souligne le Dr Philippe Lamontagne.

« À l’urgence psychiatrique, nous voyons beaucoup de gens qui ont des idées suicidaires après une cuite. Mais le lendemain, ils n’en ont plus. Les gens qui boivent trop ou qui consomment de la drogue détériorent aussi leur réseau social et ça devient plus difficile pour eux d’avoir du soutien », ajoute le Dr Trudel.

La présence de la famille et des proches, parlons-en justement. Dans la lutte pour retrouver sa santé mentale, « la famille est une alliée précieuse », estime Jean-François Trudel.

« Nous, à l’hôpital, nous avons des contacts avec la famille de nos patients hospitalisés. Mais il faut savoir que parfois, ce sont nos patients qui ne veulent pas qu’on contacte leurs familles. Ça fait partie de nos défis », ajoute-t-il.

« La famille est aujourd’hui beaucoup plus impliquée qu’avant. À mon avis, c’est un des deux paradigmes qui a le plus changé ces 20 dernières années en santé mentale », soutient André Forest, psychologue. Celui-ci a fondé l’Association des proches de personnes atteintes de maladies mentales (APPAMM-Estrie) qu’il a ensuite dirigée pendant près de 40 ans.

« Un individu en crise, c’est une famille en crise. Quand tu amènes ton fils en psychiatrie, aucun parent n’avait imaginé ça. On peut imaginer qu’il ait un accident d’auto, mais une maladie psychiatrique, non », soutient M. Forest.

 « Ce qui reste à développer, ce sont les attitudes des gens autour de la santé mentale. Comment on agit avec les gens qui ont des problèmes de santé mentale? Quand une personne a une maladie physique, on sait comment agir. Mais si une personne a des idées suicidaires, on ne sait pas comment aider notre ami, notre frère, notre proche. Contrairement à il y a 20 ans par contre, aujourd’hui il y a une volonté de bien faire de la part des gens même s’il reste encore des préjugés », mentionne André Forest.

« Il y a 20 ans, recevoir un diagnostic de schizophrénie, c’était presque une condamnation à mort! On était loin de parler de réinsertion dans la société! Le grand paradigme, aujourd’hui, c’est le rétablissement. Aujourd’hui, dès qu’une personne est hospitalisée, on va tabler sur ses forces. Ça prend de la persévérance, ça prend des efforts, il faut accepter de vivre avec la maladie et de s’adapter à la nouvelle réalité. Mais on va aider la personne à vivre avec sa maladie et à devenir ce qu’elle peut être plutôt que d’essayer à tout prix de la faire rentrer dans une case », nuance André Forest.

La santé mentale en quelques chiffres

Environ 8 % des adultes éprouveront une dépression majeure à un moment de leur vie.

Près de la moitié des gens estimant avoir déjà été atteints de dépression ou d’anxiété n’ont jamais consulté un médecin à ce sujet.

De 10 % à 20 % des jeunes Canadiens sont touchés par une maladie mentale ou un trouble mental. 

Une fois la dépression diagnostiquée, 80 % des personnes malades recevant de l’aide peuvent reprendre leurs activités habituelles.

Près de 4000 Canadiens se suicident chaque année. Cela représente 24 % de tous les décès chez les personnes de 15 à 24 ans.

Moins de 4 % du financement de la recherche médicale est consacré à la recherche de la maladie mentale, même si le nombre de Canadiens qui recevront un diagnostic de maladie mentale au cours de leur vie s’élève à près de 25 %.

* Sources : Association canadienne pour la maladie mentale et Fondation Douglas