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Employée à la DPJE et prostituée
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Employée à la DPJE et prostituée
Alors qu’elle était à l’emploi de la Direction du programme jeunesse (DPJE) du CIUSSS de l’Estrie-CHUS, une éducatrice spécialisée est aussi devenue travailleuse du sexe.
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Éducatrice spécialisée à la DPJE et travailleuse du sexe

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Éducatrice spécialisée à la DPJE et travailleuse du sexe

Mélanie Noël
Mélanie Noël
La Tribune
Alors qu’elle était à l’emploi de la Direction du programme jeunesse (DPJE) du CIUSSS de l’Estrie-CHUS, une éducatrice spécialisée est aussi devenue travailleuse du sexe.

« Elle m’a contactée par texto. Au départ, je croyais que c’était un client. Mais elle m’a expliqué qu’elle voulait faire du sexwork, relate Mercedes, qui exerce le métier de travailleuse du sexe de façon discontinue depuis environ 15 ans. Je lui ai dit que j’avais souvent des demandes pour des duos. On s’est rencontré le soir même et on a eu un premier client ensemble. »

Dans les jours qui ont suivi, les deux femmes ont de nombreuses conversations électroniques et se rencontrent encore à quelques reprises pour vendre leurs services sexuels en duo. Justine (nom fictif) apprend le métier et se confie à sa partenaire sur son autre métier qu’elle pratique depuis quelques années, celui d’éducatrice spécialisée auprès de la clientèle jeunesse vulnérable de la DPJE. 

La clientèle de la DPJE se trouve notamment au centre d’hébergement Val-du-Lac, à la Villa Marie-Claire, au sein de familles d’accueil et de familles identifiées par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Précisons qu’à ce moment, Justine était toujours rémunérée par le CIUSSS de l’Estrie, mais qu’elle était absente du travail.

Vengeance

Le partenariat entre les deux femmes est de courte durée. Mercedes y met un terme lorsqu’elle constate que Justine annonce, sur le même site internet qu’elle, ses services sexuels en solo ou avec une autre partenaire.

Mercedes admet que sa motivation à dénoncer la situation est en partie liée à un sentiment de vengeance. « Je lui ai dit clairement que ce n’était pas vrai que j’allais lui apprendre le métier, partager avec elle mes listes de services et de prix pour qu’elle parte de son bord et devienne ma concurrente directe après quelques jours. Elle m’a juré qu’elle ne me ferait jamais ça. Je vous ai envoyé le texto de nos échanges le prouvant. Et le lendemain, je voyais son annonce sur le site », raconte-t-elle.

« Mais c’est plus que ça. J’ai pris quelques jours pour y réfléchir et je crois vraiment que c’est d’intérêt public. J’ai vécu une saga avec la DPJ pendant 17 ans, note celle qui est mère d’une fille qui est maintenant majeure. Les intervenants de la DPJE viennent en cour, prêtent serment. C’est ma parole contre la leur et le juge les croit. Mais Justine prouve qu’une intervenante peut ne pas avoir de parole, mentir et mener une double vie. »

« On enlève des enfants à leur mère parce qu’elles sont des travailleuses du sexe et une travailleuse du sexe travaille avec ces mêmes enfants au Centre jeunesse! », s’insurge Mercedes.

La Tribune a appris que Justine avait notamment travaillé avec des jeunes mères en difficultés récemment.

Depuis, Justine a quitté son emploi à la DPJE et travaille toujours à titre d’éducatrice spécialisée, mais non plus pour un établissement du CIUSSS de l’Estrie.

« J’assume tout à fait mon choix »

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« J’assume tout à fait mon choix »

Mélanie Noël
Mélanie Noël
La Tribune
« J’assume tout à fait mon choix, alors ça ne me dérange pas de vous expliquer ce qui m’a passé par la tête. On ne se le cachera pas, ce qui a motivé ma décision, c’est un stress financier, l’argent rapide, le sexe. Je vais être éducatrice spécialisée toute ma vie, j’adore ce métier-là. Ça n’a aucun lien », se défend Justine (nom fictif).

L’éducatrice spécialisée se distancie des femmes qui se font enlever leurs enfants par la DPJ sous motif, notamment, qu’elles sont travailleuses du sexe. « La grande majorité des gens qui sont travailleurs du sexe, femmes ou hommes, sont pris avec des problèmes de maladie mentale ou de dépendance de consommation de drogue et d’alcool. Il y un une petite portion de femmes qui le font vraiment pour l’argent, qui n’ont jamais été abusées dans leur enfance, qui n’ont pas eu de traumatisme et qui viennent d’une bonne famille. C’est mon cas », explique la jeune femme.

Justine décrit la situation comme étant épisodique. « Je ne ferai pas ça pendant 40 ans. Je le fais vraiment de plein gré simplement parce que c’est de l’argent rapide. À part un joint à 12 ans pour essayer, je n’ai jamais consommé de drogue. Je bois de l’alcool une fois par année environ avec ma famille », affirme-t-elle.

« C’est sûr que je n’ai pas d’enfants. C’est certain que pour les femmes qui sont travailleuses du sexe et qui ont des enfants, c’est plus délicat. Souvent, celles qui sont à la Villa Marie-Claire ou les mères qui se font enlever leur enfant ont un vécu difficile. Ce qu’on entend, c’est que ce sont des femmes qui sont dans la chambre à coucher et que leur enfant est dans le salon et voit les clients défiler », souligne celle qui regrette s’être autant confiée à Mercedes.

« Je comprends sa vengeance, c’est une femme qui a été extrêmement blessée par le système de la DPJ. »

Justine conciliera ces deux métiers pour un certain temps. « C’est sporadique, mais je répète que je ne ferai pas mon deuxième métier toute ma vie pour toutes sortes de raisons. Par exemple, pour ma sécurité physique, ITSS, MTS. On ne sait jamais sur qui on va tomber. Je ne ferai vraiment pas ça longtemps », note-t-elle, répétant qu’elle ne travaille plus à la DPJE du CIUSSS de l’Estrie et que sa clientèle actuelle est différente.

« Ce n’est pas une clientèle qui vient interférer avec le métier de travailleuse du sexe », assure Justine. 

Une situation sérieuse qui mériterait une enquête, selon le CIUSSS

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Une situation sérieuse qui mériterait une enquête, selon le CIUSSS

Mélanie Noël
Mélanie Noël
La Tribune
Le CIUSSS de l’Estrie, à qui La Tribune a appris qu’une de ses employées avait été en parallèle travailleuse du sexe, confirme que celle qui est appelée Justine dans ce dossier a été éducatrice spécialisée à la DPJE pendant quelques années.

Pour des fins de prudence et étant donné que Justine ne travaille plus pour le CIUSSS de l’Estrie, la direction réagit en utilisant le conditionnel.

« Le CIUSSS de l’Estrie-CHUS prendrait une situation comme celle que vous décrivez très au sérieux. Nos processus de sélection sont très rigoureux et des vérifications systématiques des qualifications et des antécédents judiciaires sont faites. La prise de référence fait aussi partie de nos pratiques régulières. Malgré cela, il peut effectivement arriver que certaines situations comme celle-ci surviennent. Nous les prenons en charge dès que nous en sommes mis au fait », souligne Annie-Andrée Émond, directrice adjointe aux ressources humaines, des communications et des affaires juridiques au CIUSSS de l’Estrie.

« Si une telle situation survenait, la personne serait immédiatement retirée du travail le temps d’une enquête, laquelle amènerait, si les allégations s’avéraient justes, à des mesures pouvant aller jusqu’à une terminaison du lien d’emploi. Un signalement à un ordre professionnel pourrait aussi être fait. Dans le présent exemple cependant, il n’y a pas d’ordre professionnel des éducateurs spécialisés », poursuit Mme Émond.

« Sous réserve d’une analyse rigoureuse et du contexte d’une situation présentée, s’il s’avère que le gestionnaire en charge de la personne visée en arrive à statuer à l’incompatibilité de pouvoir exercer ses fonctions compte tenu des circonstances; l’organisation pourrait effectivement conclure à une terminaison du lien d’emploi. Bien sûr, cette décision doit se prendre en tout respect des usagers, de notre mission et de la personne concernée », ajoute la directrice.

Par ailleurs, tel que le prétend Mercedes, est-ce que d’être une travailleuse du sexe est un motif pour enlever un enfant à sa mère ou, du moins, est-ce que ce facteur entre dans la balance?

« Effectivement, être travailleuse du sexe monoparentale est un des éléments pris en compte dans l’analyse. Il faut savoir qu’outre les faits et leur gravité, il faut tenir compte de la vulnérabilité de l’enfant, la capacité des parents et les ressources du milieu pour leur venir en aide, le contexte et les impacts sur l’enfant sont autant de facteurs qui sont pris en compte dans la décision de retirer ou non un enfant de sa cellule familiale », conclut Mme Émond. 

L’AEESQ désapprouve, mais a peu de prise

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L’AEESQ désapprouve, mais a peu de prise

Mélanie Noël
Mélanie Noël
La Tribune
« Tant qu’il y a une cloison totalement étanche entre le travail du sexe et le travail d’éducatrice spécialisée et qu’il n’y a aucune interférence entre les deux, on n’a pas vraiment de prise. D’autant plus que la prostitution est légale au Canada. Cependant, si elle m’appelait, je lui dirais : ce n’est pas une bonne idée au point de vue éthique, l’association désapprouve. C’est presque certain qu’éventuellement tu vas te retrouver dans une situation déontologique où tu perdras ta crédibilité et tu pourrais même perdre la possibilité d’exercer ton emploi », souligne Sylvain Ratel, président de l’Association des éducatrices et éducateurs spécialisés du Québec (AEESQ).

« En revanche, si elle se met à banaliser la prostitution dans le cadre de ses fonctions d’éducatrice spécialisée ou si encore elle parle de ce volet de sa vie et si elle offre ses services, c’est inacceptable. À ce moment-là, l’éducatrice serait radiée de l’AEESQ si elle est membre et son employeur serait avisé », précise M. Ratel, qui a enseigné l’éthique et la déontologie aux futurs éducatrices et éducateurs spécialisés au Cégep du Vieux-Montréal.

M. Ratel donne en exemple le cas d’une enseignante qui faisait des films pornographiques. « Elle n’en parlait pas mais les élèves ont commencé à la reconnaître et s’échanger des films de leur enseignante. Elle a été licenciée, car son rôle devenait incompatible avec le rôle qu’elle jouait au quotidien. »

Le vice-président de l’AEESQ, Marc Sauvageau, rappelle que les éducateurs spécialisés travaillent toujours avec une clientèle vulnérable. « Ce n’est pas comme un psychologue qu’une personne peut consulter parce qu’il se remet en question sur un point en particulier, mais qui est très fonctionnel dans son milieu et a sa place dans la société. On travaille toujours avec les clientèles très vulnérables qui sont plus à risque aux différents abus ou plus enclines à se mettre en danger », explique-t-il. 

Adhésion optionnelle

L’adhésion à l’AEEQ, qui existe depuis 2012, n’est pas obligatoire. L’éducatrice spécialisée dont il est question dans ce dossier n’est pas membre de l’AEESQ, alors elle n’a pas à respecter le code déontologique de l’organisme. « Oui et non, car le code de déontologie de l’AEESQ fait école et les directions de ressources humaines se servent de ce code pour démarquer et apprécier ce qu’on peut ou ne peut pas faire à titre d’éducateur spécialisé. C’est la référence de la pratique », mentionne M. Ratel, précisant que ce code est enseigné dans tous les cégeps de la province.

Un métier en voie d’avoir un ordre professionnel

L’AEESQ œuvre à la création de l’ordre professionnel des éducateurs spécialisés pour, notamment, pérenniser la profession, encadrer la pratique et protéger le public.

« La demande a été complétée il y a deux semaines et est présentement mise è l’étude à l’Office des professions du Québec et au Conseil interprofessionnel du Québec. Lorsqu’on sera un ordre professionnel, on aura des balises claires et tous les éducateurs spécialisés devront être membres pour pratiquer. L’ordre aura alors un droit de regard sur la pratique des gens et pourra sévir au besoin », mentionne M. Sauvageau.

Actuellement, l’AEESQ reçoit en moyenne deux plaintes par semaine du public concernant des abus ou une mauvaise conduite de la part d’éducatrices ou d’éducateurs spécialisés. « Dans la grande majorité des cas, ça concerne des non-membres, donc on n’a pas de levier sur eux, mais on conseille aux gens de contacter l’employeur. Si l’éducateur est en milieu scolaire, le public peut contacter le directeur de l’école. Si c’est dans le système de santé, il y a un département des plaintes », donne en exemple M. Sauvageau.