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Élèves en détresse, professeurs épuisés
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Élèves en détresse, professeurs épuisés
L’incertitude qui règne toujours à propos de la présence en classe à temps plein pour les élèves de secondaire 3, 4 et 5 de l’Estrie ou du retour à l’alternance commandé par la zone rouge mine le moral des professeurs qui doivent jongler une fois de plus avec des incertitudes. La Tribune est allée à la rencontre de ces professionnels de l’éducation qui tentent malgré tout de rester debout dans la tempête.  
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Prof ou psy?

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Prof ou psy?

Tommy Brochu
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Mutilation, pensées suicidaires, abandon des cours dès le troisième secondaire... Des enseignantes de l’Estrie en voient de toutes les couleurs.

Véronique*, enseignante de troisième secondaire en Estrie, a constaté que des élèves se mutilent. « Je sais que ç’a toujours existé des élèves qui se mutilent. Mais d’avoir deux ou trois élèves de 14 ans dans le même groupe qui se coupent les bras? Je suis rendu à trois ou quatre élèves qui m’ont manifesté le désir de mourir. Je fais quoi après? Je réfère en psychologie, mais la psychologue ne fournit pas. Le côté anxiété et dépression des ados est le plus tough de la pandémie », s’attriste celle qui enseigne les mathématiques.

« Je reçois les confidences de l’élève. Académiquement, oui, il leur manque des branches. Mais du côté de la gestion du stress, il leur en manque beaucoup », continue Véronique.

Marie*, qui enseigne l’anglais au deuxième cycle, a vu la même chose. « J’ai fait beaucoup de références aux professionnels qui étaient débordés. Je n’ai jamais vu une équipe de professionnels si débordée. On peut en prendre sur le premier plan, c’est important d’écouter l’élève qui vient se confier », pense-t-elle.

Stella*, qui enseigne le français en quatrième secondaire, sent que ses élèves sont démotivés. « Ça touche tout le monde, même les forts. Les jeunes aiment aller à l’école pour jouer au basket, faire du théâtre, voir leurs chums ou leur blonde. C’est pour ça qu’ils y vont. Le couvre-feu les rattrape. Ils n’ont plus de vie sociale. À leur âge, c’est plate de veiller avec leurs parents, même s’ils sont super gentils », décrit l’enseignante expérimentée. 

Stella a vu deux de ses élèves abandonner l’école cette année. « En ce moment, ils ont un secondaire 3 de complété. J’en pleurais. J’ai appelé les parents. L’élève voulait faire un DEP. Mais ça lui prend un secondaire 4. J’ai même écrit une lettre à la main aux parents. C’est la première fois que je vois ça de ma carrière, des élèves qui abandonnent avec un secondaire 3 », décrit-elle, encore triste. 

« Les deux parents m’ont dit qu’ils n’étaient plus capables de les tirer. Ce ne sont pas des jeunes méchants ni en réaction. On ne peut pas obliger quelqu’un de 16 ans à faire ses devoirs. Ça m’a brisé le cœur », continue l’enseignante, encore affectée. 

Les propos de ces professionnelles de l’éducation ne sont pas sans rappeler les conclusions d’une enquête sur la santé psychologique menée par l’Université de Sherbrooke en janvier auprès de 16 500 élèves et étudiants de l’Estrie et de la Mauricie - Centre-du-Québec. L’un des principaux constats de l’étude? 30 % des jeunes du secondaire affirmaient avoir une santé mentale passable ou mauvaise, comparativement à 11% en janvier 2020. 

Les élèves de première et deuxième secondaire étaient encore relativement épargnés, note l’étude, mais la santé mentale des adolescents se détériore à partir du troisième secondaire. 

Transformées en psy

Une fois de temps en temps, Véronique arrête la classe et organise une thérapie de groupe. « Il y en a qui pleurent, d’autres qui ont des troubles alimentaires. Les élèves se confient. Mais on s’entend que ce ne sont pas tous les profs qui sont capables ou qui veulent aller là », dit celle qui a demandé à la technicienne en éducation spécialisée de son école d’animer un atelier, tout comme à l’intervenante en vie communautaire et spirituelle. 

« Ceux qui respectent les consignes à la lettre — la minorité —, qui ne voient plus leurs grands-parents, leurs cousins, qui ne sortent plus les soirs ni la fin de semaine, sont en train de virer sur le capot. Ils voient les autres qui ne respectent pas les consignes, qui ne portent pas de masque et qui échangent leur bouteille et ça fait monter leur anxiété », mentionne Véronique. 

Et Marie n’a « jamais autant ramassé d’élèves en pleurs que cette année ». « Ils sont en détresse, nos jeunes. Je vois des petites crises de larmes toutes les années pour des chicanes d’amis ou des cœurs brisés. Mais là, c’est beaucoup plus profond. Ils doutent d’eux et de leur capacité à finir leur année. C’est triste à voir », raconte l’enseignante qui compte plus d’une décennie d’expérience.

Pour amoindrir la souffrance, Marie ralentit le rythme des apprentissages. « Mais après, ça nous rattrape. On arrive au mois de juin, est-ce qu’on a vu tous les apprentissages essentiels? Dans mon cas et autour de moi, non. Ça va avoir été par souci de survie pour les élèves et pour les enseignants, pour être capables de souffler », analyse-t-elle.

« Ça m’est arrivé de devoir prendre une partie du cours ou un cours au complet pour ventiler. Juste de leur demander comment ça va. Ce temps-là, on n’a pas fait les apprentissages essentiels. Mais ce qui sortait... ça pouvait être lourd », raconte-t-elle, ajoutant qu’au moins, les élèves se sentaient un peu plus légers. 

* Noms fictifs

Le casse-tête des examens finaux

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Le casse-tête des examens finaux

Tommy Brochu
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Comment préparer la fin de l’année scolaire au deuxième cycle alors que rien n’est clair?

À l’école comme ailleurs, les consignes changent constamment. Alors que les cours doivent se donner en alternance en zone rouge, ils se tiennent encore tous en présentiel... pour l’instant. 

Véronique* est une enseignante de mathématiques au deuxième cycle dans une école secondaire de l’Estrie. Elle ne sait pas exactement quelle sera la formule des examens dans quelques semaines. « On n’a pas de session d’examens cette année. Les élèves restent donc jusqu’au 23 juin. Mais les profs ne font pas de gardiennage, nos examens doivent être le dernier cours. Donc tous les élèves seront en évaluation les 22 et 23 juin? Ça n’a aucun sens pour eux! Si je les évalue au début de juin, je fais quoi jusqu’à la fin du mois? » se demande-t-elle. 

« On avait fait un horaire, poursuit-elle. Moi, si j’avais un cours de maths après leur examen, j’allais réviser leur cours d’histoire avec eux pour les accompagner dans leur étude et pour qu’ils ne soient pas trop évalués en même temps. »

Encore mercredi, en point de presse, le directeur de la Santé publique de l’Estrie, le Dr Alain Poirier, expliquait que « la proposition de tenir les cours présentiels en alternance pour les élèves des secondaires 3 à 5 est conditionnelle à une décision officielle du gouvernement provincial considérant que seulement 9 jours d’écoles seraient touchés par cette mesure. Cette décision pourrait être rendue au plus tard lundi prochain ».

Flou

Comme bien des collègues, Véronique a su samedi qu’elle devait donner ses cours en ligne à partir de mercredi, indication qui a changé en cours de route. « C’était de l’anxiété, témoigne-t-elle. Je suis rentrée lundi matin et j’ai planifié pour ça. Finalement, on a appris lundi soir qu’on nous donnait une chance. Est-ce qu’on se rend compte que de samedi à lundi, on a dû changer nos planifications? Les nouvelles changent aux 48 heures et ce n’est pas de leur faute. Mais de l’apprendre un samedi dans les médias, c’est la pire façon. »

Au moment d’écrire ces lignes, l’enseignante de mathématiques est dans sa classe... et devant la caméra. « En ce moment, on nous demande d’enseigner aux élèves qui sont en attente de tests. Il faut se connecter en ligne même si le cours est en présence. Comment je peux gérer un enfant à la maison et un groupe de 25 élèves qui s’amusent à me faire pogner les nerfs? » demande-t-elle.

« On commence à être habituées au flou! lance quant à elle Marie*, une enseignante d’anglais. On a fait preuve d’une grande capacité d’adaptation. Certains profs ont un plan de cours fait au mois d’aout pour l’année. Mais là, on a fait et refait notre planification. Ça joue sur le moral de beaucoup d’enseignants. »

Les apprentissages à prioriser sont également source de malaise. « On a une planification annuelle, mais on a su au mois de décembre que des notions n’étaient plus obligatoires. J’ai été chanceuse, car j’ai sauté des thèmes. Je savais que les élèves n’allaient pas être capables. Ç’a été de l’intuition, car ce sont les thèmes qui ont sauté. Mais mon collègue, qui a suivi le cursus habituel, a pris du retard, parce qu’il a vu des chapitres qu’on n’était pas obligés de voir », exprime Véronique qui pense que les enseignants adoptant un style plus magistral s’en sortent mieux en ligne, mais qu’il est impossible d’indiquer sa démarche mathématique sur Word.

« Dans une résolution de problèmes, il y a trois ou quatre notions vues dans l’année, continue-t-elle. En ce moment, quand je cherche des résolutions de problème, il y en a beaucoup moins de disponibles. Ça crée des tensions entre les enseignants, car certains ont eu le temps de tout voir. Est-ce qu’on ne doit pas les évaluer ou on peut ne pas les évaluer? Ce n’est pas clair. »

Technologie

Par ailleurs, ce ne sont pas tous les élèves qui sont à l’aise avec l’utilisation de la technologie. « J’utilise une plateforme mathématique en ligne. C’est facile, tout se corrige tout seul! Mais les élèves ne sont pas capables de mettre une racine carrée. Certains travaillent sur un Mac, sur un iPad ou sur leur cellulaire. Chacun a sa particularité », cite en exemple Véronique, mentionnant qu’elle a passé 40 minutes à trouver un symbole mathématique sur les différents claviers de ses élèves.

Stella*, une Estrienne, enseigne maintenant du côté du Centre-du-Québec. « Je pense que l’écart se creuse entre les élèves forts et ceux en difficulté. Malgré les efforts de tout le monde. Tout le monde a chialé contre le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge, je ne suis pas sa plus grande admiratrice, mais les outils étaient là. Mais est-ce que tous les élèves sont tous capables de les utiliser? C’est une autre chose », estime l’enseignante de français, ajoutant que certains de ses élèves de secondaire 4 ne savaient pas comment enregistrer un document. 

Stella, elle, est toujours là, bien en place. « Il reste un mois, mais tout un mois. Je n’ai pas les moyens de lâcher! » mentionne-t-elle. 

*Noms fictifs

« Je n’ai pas signé pour ça »

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« Je n’ai pas signé pour ça »

Tommy Brochu
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Marie*, une enseignante d’anglais au deuxième cycle du secondaire, n’a « pas signé » pour enseigner à des pastilles sur une plateforme de visioconférence.

« De parler à un écran, de ne pas avoir d’interactions, ç’a été très lourd pour beaucoup d’entre nous, témoigne-t-elle. On n’a pas de gestion de placotage à faire, c’est facile de muter des micros. Mais on n’a pas tout le contact humain de l’enseignement. Le petit gêné dans le fond de la classe, on ne lui voit pas la face, on ne sait pas s’il ne comprend pas. Et il ne nous enverra pas de courriel après le cours », explique-t-elle, ajoutant qu’elle s’accroche à l’été qui arrive et à la possibilité d’un retour à la normalité à l’automne prochain.

Mais l’année a été difficile. « J’en ai braillé moi aussi des soirées. Je me sentais fatiguée, un peu dépassée. Mais en même temps, je sais que j’ai un travail. Beaucoup de gens ont perdu leur emploi dans cette crise. Mais ce n’est pas l’emploi pour lequel j’ai signé », réitère-t-elle. 

Véronique*, une enseignante de mathématiques en troisième secondaire, a vu beaucoup de différences entre la présence et le virtuel. « En classe, les élèves en formule hybride étaient tellement énervés d’être à l’école que j’étais incapable de gérer le droit de parole ou ils étaient démotivés et disaient haut et fort qu’ils ne comprenaient rien. Le lendemain, en virtuel, les micros et les caméras sont fermés. Personne ne répond. Certains sont trop en difficulté, car ils n’ont pas suivi en distance. Quand je pose une question, ce sont toujours les trois mêmes élèves qui répondent », s’attriste l’enseignante.  

« Avec la semaine de relâche et les fins de semaine, un enseignant d’histoire n’a pas vu ses élèves durant 40 jours », souligne Véronique. 

En enseignement à distance, Stella*, qui travaille dans le Centre-du-Québec, assure que 100 % de ses élèves sont présents en ligne. « Je ne dis pas qu’ils écoutent à 100 %. La caméra n’est pas obligatoire. [...] Ils jouent aux jeux vidéo, regardent leur cellulaire ou restent dans leur lit », mentionne-t-elle. 

Et à distance, impossible pour les enseignants de contrôler les appareils électroniques... ou la cigarette. « J’ai un élève qui était assis dans son sous-sol et il vapotait. Je lui ai dit qu’il n’avait pas le droit à l’école. Mais il est chez lui et sa mère sait qu’il fume », raconte-t-elle.  

Le jeune a finalement fermé sa caméra... et l’a rouverte dix minutes plus tard.

* Noms fictifs