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Élections sans opposition : plus fréquentes qu’on le croit 
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Élections sans opposition : plus fréquentes qu’on le croit 
Plus de la moitié des conseillers municipaux ou maires du Québec sont élus par acclamation tous les quatre ans. Une seule personne se présente pour le poste et il n’y a tout simplement pas d’élections. Est-ce une fragilité démocratique ? Est-ce que ça ralentit le développement des communautés ? La Tribune se penche sur cet enjeu dans ce deuxième volet de sa série de dossiers sur les élections municipales.
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La démocratie sans vote

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La démocratie sans vote

Simon Roberge
Simon Roberge
La Tribune
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Plus de 500 maires et près de 4000 conseillers municipaux n’ont même pas eu à recevoir un seul vote pour remporter leurs élections en 2017. Au Québec, bon an, mal an, 56 % des postes aux élections municipales sont pourvus automatiquement, puisqu’il n’y a qu’une seule personne qui se présente. Cette absence d’élections constitue une perte démocratique majeure, selon Isabelle Lacroix, directrice de l’école de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.

« De ne pas avoir d’élections implique qu’il n’y aura pas de débat dans l’espace public, indique celle qui enseigne également. Les électeurs perdent ainsi leur capacité de s’informer sur les enjeux et celle de faire un choix. Est-ce que ça contribue à minimiser le débat démocratique? Tout à fait. »

Ce type d’élections est toutefois un problème beaucoup plus important dans des régimes autoritaires ou des dictatures, ce qui n’est pas le cas au Québec.

« On dit que c’est un problème démocratique dans des états où par exemple l’opposition est muselée ou menacée, explique Mme Lacroix. Là, ce n’est pas du tout le cas. Mais dans un monde idéal, ça n’arriverait pas. On aurait toujours plus d’une candidature, des débats et un choix pour les électeurs. »

Police d’assurance

Une administration municipale sans cesse réélue sans opposition pourrait être tentée de s’asseoir sur ses lauriers et en conséquence le développement de la ville et de plusieurs projets pourrait se faire au ralenti. Les élections viennent en quelque sorte agir comme une police d’assurance.

« Ce peuvent être des gens extraordinaires et super positifs pour leur milieu, mais ça peut aussi être un petit clan qui prend le contrôle et qui gère selon ses intérêts parce qu’il n’est pas dérangé par la police d’assurance électorale, déplore Isabelle Lacroix. Il n’y a aucune conversation sur ce qui s’est passé dans les quatre dernières années et ce qui va se passer dans les quatre prochaines. C’est très dommageable pour les citoyens qui ne peuvent pas exprimer leur satisfaction ou leur insatisfaction. Et ça pourrait faire en sorte que des angles morts ne soient jamais adressés. »

En 2017, 218 des quelque 1100 municipalités du Québec (19,8 %) n’ont pas tenu d’élection du tout. Le maire ainsi que l’ensemble des conseillers municipaux ont été élus sans opposition.

Solution simple, mais pas facile

Pour Isabelle Lacroix, la solution pour régler cette situation est très simple, mais difficile à mettre en place. Il s’agit d’intéresser plus de gens à se présenter en politique municipale.

« Depuis l’explosion des allégations et la confirmation dans certains cas de collusion et de corruption, le monde municipal en a pris pour son rhume, estime-t-elle. Dans un contexte où les politiciens sont mal vus, on demande à des gens s’ils ont le goût de se présenter pour un salaire minime et d’être critiqués sur la place publique pendant quatre ans. Ça rend le recrutement très difficile. »

Cette responsabilité appartient aux citoyens des communautés et à personne d’autre selon Mme Lacroix.

« Les gouvernements municipaux doivent être occupés par des gens, résume-t-elle. On ne peut pas, dans notre système, voter pour la chaise. Contrairement à un CA où on peut se passer d’un président pendant quelques mois, dans les municipalités ça prend quelqu’un qui gouverne et qui fait la job. »

Des candidats manquants

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Tommy Brochu, initiative de journalisme local
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Au Québec lors des dernières élections, 77 sièges de conseillers municipaux étaient toujours libres après un tour de scrutin. Deux d’entre eux se trouvaient dans la petite municipalité Kingsbury.

Le directeur général de cette municipalité, Yves Barthe, avait organisé une deuxième vague de mise en candidature pour la première fois de sa carrière. « Je fais beaucoup de publicité en tant que DG pour combler les postes. On les affiche et on envoie des lettres à tous les citoyens. Mais il n’y a pas d’affluence. À Kingsbury, j’ai vu une élection pour le poste du maire et c’est tout », dit celui qui œuvre dans cette municipalité depuis 1996.

« De 1996 jusqu’au milieu des années 2000, on ne changeait même pas de conseillers! renchérit-il. On les perdait par décès. C’est un tout petit village, les gens se connaissent et s’entraident. »

Il arrive également que des citoyens retirent leur candidature lorsqu’ils voient que le conseiller municipal sortant se représente. 

Au fond de lui, M. Barthe savait que ces postes allaient être comblés. « Deux personnes sont venues me voir en me disant qu’avoir su, ils se seraient présentés. Ils n’auraient pas laissé vacants ces sièges. Ils s’attendaient à ce que les anciens conseillers reviennent. Ils se sont présentés et ont été élus par acclamation », raconte le directeur général.

M. Barthe aime bien lorsque les conseillers demeurent en selle plusieurs mandats. « Ce n’est pas facile d’arriver dans un poste de conseiller, analyse M. Barthe. [...] J’aime avoir des conseillers qui durent longtemps, car tu gères des dossiers avec eux. Des dossiers évoluent durant 12 ans. Si tu arrives avec une nouvelle équipe, tu dois expliquer toutes les décisions des 12 dernières années. Les nouveaux sont souvent un peu perdus. » 

À la mairie

Coup de théâtre en 2017 à Lingwick, l’une des cinq municipalités québécoises à n’avoir aucun candidat à la mairie. L’ancienne mairesse Céline Gagné décide de reprendre son poste après quelques années de pause. 

« Ce n’était pas dans mes priorités, j’étais passée à autre chose, exprime la mairesse. Quand les gens ont vu qu’il n’y avait personne, j’ai eu des demandes, des approches de certaines personnes. »

La population s’était montrée inquiète de ne pas avoir de maire à l’époque. « Si personne ne s’était présenté, le ministère des Affaires municipales aurait nommé un fonctionnaire. Est-ce qu’il aurait administré à partir de Québec? Est-ce qu’il faudrait les payer? Il y avait toutes sortes de questions. J’ai décidé d’y retourner, il y avait une bonne équipe, la situation financière était bonne et il y avait du bon personnel », se souvient-elle.

Presque un mandat plus tard, est-elle contente de s’être replongée dans ce défi? « Oui! Tout à fait. Une fois replongée, j’étais capable d’accomplir la tâche. L’équipe avait un peu changé, les employés aussi, mais ça va bien à l’heure actuelle », répond sans hésiter celle qui ne se souhaitait pas se prononcer sur son avenir politique pour le moment. 

La directrice générale de la municipalité gérait également cette situation pour la première fois. « Ç’a fait jaser, car c’était particulier comme situation », se remémore-t-elle. 

« C'est le citoyen qui décide »

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« C'est le citoyen qui décide »

Tommy Brochu, initiative de journalisme local
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En Estrie, 46 maires ont été élus sans opposition en 2017. C’est le cas d’Henri Pariseau, de Saint-Venant-de-Paquette. En fait, en 35 ans de politique municipale, il n’a jamais eu à se livrer à une campagne électorale.

« J’ai été conseiller avant d’être maire durant 19 ans, explique celui qui est à la tête de la municipalité d’une centaine d’âmes depuis 16 ans. J’ai aimé le défi, on a toujours eu une belle unité au conseil, ça facilite la tâche du maire. »

Quelle serait sa réaction si quelqu’un se présentait contre lui en 2021? « Le poste est ouvert à tout le monde, indique-t-il. On réfléchirait sur notre avenir. On a des défis et c’est pourquoi ça m’intéresse encore pour quatre ans. [...] Le monde et les conseillers doivent quand même être satisfaits, car on n’a jamais eu de grande divergence d’opinions. On écoute l’opinion de tout le monde. »

Autre fait à noter, à Saint-Venant-de-Paquette, le même conseil a été élu pour deux mandats de suite. L’avantage, selon M. Pariseau, c’est que les gens connaissent les marches à suivre et leurs dossiers. Mais les idées neuves sont toujours les bienvenues. « Toute nouvelle vision est étudiée. Même si un citoyen nous apporte une nouvelle idée, que ce soit un développement, en loisirs ou en culture, on est toujours ouverts à ça », assure-t-il. 

À Martinville, le maire Réjean Masson, élu depuis presque 20 ans, se cherche de la relève.

Proximité

Maire de Martinville depuis près de vingt ans, Réjean Masson n’a gagné qu’une seule course électorale. C’était au début des années 2000 lorsque la mairesse de sa municipalité avait démissionné. Depuis, il n’a jamais eu d’opposition. 

« Ce n’est pas comme dans une ville, explique celui qui n’a vu qu’un seul conseiller devoir faire une campagne électorale pour être élu dans tout son règne. Ça ne se garroche pas aux portes pour faire ce travail. Tant qu’il y a de l’harmonie dans le conseil, il n’y a pas de trouble. Quand il y a moins d’harmonie, tu as des adversaires plus souvent. »

La proximité avec les élus municipaux n’est pas la même dans les petites municipalités et dans les grandes villes. « Le monde en ville n’appelle pas le maire. Mais le monde ici n’appelle pas la municipalité, ils appellent chez nous. Ils peuvent nous appeler à 2 h ou 3 h du matin pour dire que le chemin n’est pas ouvert », raconte M. Masson.

L’homme de 62 ans, qui possède une ferme bovine et porcine, a averti ses collègues qu’il avait brigué son dernier mandat à titre de maire. « J’essaie de trouver quelqu’un pour me remplacer, poursuit celui qui empoche un cachet de quelques milliers de dollars pour son travail à la mairie. Je pensais à deux personnes, une m’a dit qu’elle n’avait pas le temps et l’autre avait peur que ce soit trop d’ouvrage. »

Le maire affirme qu’il doit approcher des conseillers lorsqu’un membre de son équipe quitte ses fonctions. « On pense à quelqu’un et on va lui parler. Plusieurs ont un peu peur, mais quand je leur dis comment ça fonctionne, ils embarquent », dit celui qui n’a pas vu souvent de houle dans le conseil lors des vingt dernières années. 


« Ça ne se garroche pas aux portes pour faire ce travail. Tant qu’il y a de l’harmonie dans le conseil, il n’y a pas de trouble. »
Réjean Masson, maire de Martinville depuis près de 20 ans

Démocratie

Maire dans les années 1980, conseiller municipal dans les années 1990 et de retour à la mairie depuis 2009, James Johnston n’a participé qu’à une seule élection dans le Canton de Melbourne. « Ça fait 34 ans que je m’implique en politique municipale! » lance le premier magistrat de 69 ans. 

M. Johnston n’aurait pas de problème à avoir de l’opposition lors d’une élection. « C’est de la démocratie! Si quelqu’un [d’autre] veut le travail, c’est le citoyen qui va décider », exprime celui qui estime que « 95 % de la population est contente » de son travail. 

Comment s’assurer de ce taux de satisfaction sans élection? « Il faut juste écouter ce que les citoyens disent. S’ils ne sont pas contents, ils vont le dire. Ils ne sont pas gênés. Ils appellent souvent chez moi et c’est correct. Je suis ouvert à parler à n’importe quel citoyen », répond M. Johnston, précisant qu’il ne sait pas encore s’il se présentera à nouveau à la fin du présent mandat. 

Pas d'opposants depuis 27 ans

René Perreault, maire de Saint-Georges-de-Windsor, a mené une seule campagne électorale pour la mairie de son village et elle date de la fusion avec le canton en 1994. Il a été élu sans opposition tous les quatre ans par la suite.

« Je présume que je dois faire la job, lance-t-il en riant. Il y a des années où on a l’impression d’être là par défaut et d’autres où on fait de bons coups et les citoyens l’apprécient. J’ai toujours eu un bon conseil. C’est facile de gérer Saint-Georges, les gens sont compréhensifs. Ce n’est pas le maire qui est bon, ce sont les citoyens. »

M. Perreault ne considère pas que l’absence d’élection a ralenti le développement de son village.

« On essaie toujours de développer, d’être actif et de garder la municipalité en vie, exprime-t-il. Je fais de mon mieux et je regarde vers l’avant. Parfois, les maires qui approchent de la retraite ont tendance à ralentir le développement et économiser. Il ne faut pas le voir de cette façon. La municipalité va être là des centaines d’années après moi, il ne faut pas que ça arrête. »

René Perreault n’a pas non plus l’impression d’être obligé de se présenter en raison du manque de relève.

« Je suis convaincu que si je décidais de ne pas me représenter, il y aurait des gens qui sont capables de faire la job sûrement même mieux que moi. Le jour où je vais avoir l’impression de ralentir la municipalité et de ne plus avoir à cœur le développement, je vais me tasser. » 

Avec Simon Roberge