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Dix ans de politique
Antonin-Xavier Fournier, professeur de sciences politiques au Cégep de Sherbrooke, estime que l’idéal démocratique a été attaqué dans la dernière décennie.

Imprévisible et inquiétant

« On est dans une ère politique instable et imprévisible, pense-t-il. On dit souvent que pour avoir de la stabilité, il faut de l’équilibre. Il faut que les actions des politiciens réussissent à être en harmonie avec les demandes ou les préoccupations des citoyens. Actuellement, on a l’impression que les réponses des politiciens ne sont pas en accord avec les besoins de la population. Ça entraîne un déséquilibre, ce qui fait en sorte qu’il est très difficile de prévoir ce qui va se passer. »

Les difficultés financières de la Grèce, le mouvement d’indépendance de la Catalogne en Espagne et les gilets jaunes en France auront marqué les dix dernières années, mais l’événement le plus important est sans aucun doute l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis en 2016. Et force est de constater selon M. Fournier que Trump a, en cette fin de décennie, rempli ses promesses.

« Donald Trump est le seul président depuis très longtemps qui va pouvoir dire, s’il n’est pas destitué, qu’il a rempli son mandat électoral, admet Antonin-Xavier Fournier. Il avait fait trois grandes promesses. Il avait promis une croissance économique de près de 3 %, il l’a eue. Il avait promis de renégocier l’ALÉNA, il l’a fait, et il avait promis d’être plus dur dans ses politiques migratoires. »

« Il va pouvoir se présenter en 2020 et dire que contrairement à Barack Obama, Bill Clinton et George Bush, il fait ce qu’il dit qu’il va faire, poursuit-il. Ce n’est pas banal. On a tendance à penser que Donald Trump est un personnage politique atypique et on a tout à fait raison, mais il ne faut surtout pas le sous-estimer, Donald Trump est un être politique intelligent avec un sens politique remarquable. »

Le Printemps arabe en 2011 aura également été un élément fondamental de la dernière décennie selon M. Fournier, mais les impacts de ce soulèvement sont plutôt mitigés.

« On n’a pas vraiment réussi à sortir le Moyen-Orient, le Maghreb et le Proche-Orient de la situation pénible au niveau économique et démocratique, constate-t-il. On est revenu avec une dictature militaire en Égypte. Il y a eu des avancées en Tunisie, mais il y a beaucoup de contestation en Algérie. C’est encore difficile. »

Zone de flottement

Impossible de parler de la dernière décennie sans parler de la montée de la droite qui s’est principalement fait sentir en Europe.

« La montée de la droite est très puissante en Europe avec l’Italie, la Pologne, la Hongrie et l’Autriche pour ne nommer que ceux-là, indique M. Fournier. Elle entraîne une transformation de l’idéal démocratique qui est inquiétante. Les mouvements migratoires entraînent un repli identitaire, une crainte de l’autre. »

« L’idéal démocratique est dans une zone de flottement en ce moment, précise-t-il. On le voit avec Trump et avec le Brésil. On est à un point de bascule. Au Canada, on est comme dans une bulle, mais en Europe la situation économique et sociale est plus précaire. »

La crise économique de 2008 aura finalement eu des conséquences qui ont résonné sur plusieurs années selon M. Fournier.

« Il faut être très prudent, mais il y a peut-être des parallèles à faire avec la crise de 1929 qui a eu des impacts significatifs sur la décennie suivante et qui va mener à l’une des plus grandes erreurs de l’histoire qui est la Deuxième Guerre mondiale. Je ne dis pas qu’on se retrouve dans ces zones-là actuellement, mais on est certainement dans une zone où l’idéal démocratique est attaqué et préoccupe au niveau économique, social, environnemental et identitaire. »

Antonin-Xavier Fournier reste très prudent avant de faire des prédictions pour les dix prochaines années.

« Ce qui va caractériser 2020-2030, c’est qu’on ne peut rien prédire, lance-t-il. Le comportement électoral n’est plus prévisible. La crise environnementale et les changements climatiques vont être à l’avant-garde, mais l’idéal démocratique sera-t-il attaqué? La perte d’influence de l’Occident va-t-elle se poursuivre? Et si elle se fait, est-ce que ce sera au profit de pays non démocratiques comme la Chine? »

« Dans tous les cas, on est très chanceux d’être en Estrie, au Québec et au Canada », résume-t-il.