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Après les flammes : l'autre combat des agriculteurs
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Après les flammes : l'autre combat des agriculteurs
Plus de 200 incendies agricoles sont déclarés chaque année au Québec. Les pertes se calculent en dommages matériels, financiers et psychologiques chez les agriculteurs qui voient leur vie et leurs animaux réduits en cendres. La Tribune a rencontré plusieurs producteurs qui ont dû traverser cette terrible épreuve et mener le combat nécessaire pour se relever. Tour d’horizon d’une fragile dynamique entre assureurs et assurés.
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« Je ne souhaite même pas ça à mon pire ennemi »

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« Je ne souhaite même pas ça à mon pire ennemi »

Jasmine Rondeau
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Initiative de journalisme local - La Tribune
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L’incendie du 30 octobre 2011 qui a emporté la bergerie et les 700 bêtes d’Alain Dion a marqué le début d’un véritable « enfer » pour celui-ci. Presque dix ans après avoir vu le projet de sa vie s’envoler en fumée, le producteur a pansé une partie de ses blessures, mais plus jamais il ne prendra à la légère cette menace qui plane sur la tête de tous les agriculteurs. 

C’est dans cet esprit que le producteur a accepté de raconter son histoire à La Tribune : éviter à quiconque de goûter à une telle détresse. 

« Je ne souhaite même pas ça à mon pire ennemi. Je ne suis plus le même homme aujourd’hui », confie le cinquantenaire, dont l’entreprise de production de viande d’agneau et de brebis de reproduction, A.S. Kamadra, avait remporté le prix « Entreprise ovine de l’année en démarrage » en 2002. 

Avec les années et du soutien psychologique, la colère a surtout laissé place à la gratitude de toujours exercer le métier qui le passionne. Mais si la simple mention de la perte de ses bêtes fait remonter des souvenirs d’une violence inouïe, l’amertume est toute aussi vive lorsque vient le moment d’aborder la question des assurances.

« On m’a traité comme un criminel, déplore avec émotion celui qui préfère taire le nom de l’assureur qui lui a imposé un polygraphe, à l’époque. 

« C’est très difficile quand on vit une épreuve comme ça. S’ils vivaient ce qu’ils font vivre aux agriculteurs, ils comprendraient peut-être qu’ils manquent un peu de cœur. On pourrait faire plein d’autres métiers qui seraient beaucoup plus payants, mais nous, les agriculteurs, on fait ça par passion. On accepte de travailler sept jours semaine avec le stress du foin, des agnelages, etc. Il faut être fou pour faire ce métier-là! L’essentiel d’un pays, c’est d’avoir de la nourriture pour nourrir son peuple sans dépendre des autres pays. »

Finalement, l’assureur a reconnu que M. Dion n’était pas en faute, mais il aura tout de même été source de nombreux stress, plaide le producteur, qui compose d’autant plus avec la réalité d’être analphabète. 

Alain Dion est aujourd’hui propriétaire, avec sa conjointe Christiane Roberge, de la ferme Paradis de l’agneau.

La responsabilité du producteur

« Le défaut de tous les agriculteurs et de tous les citoyens, c’est qu’on fait confiance à 100 % à son assurance, poursuit-il. On se dit qu’ils sont censés tout connaître. Mais évaluer une maison, ce n’est pas la même chose qu’évaluer la valeur d’une ferme. Le conseil que j’ai à donner, c’est que le producteur a une part de responsabilité là-dedans. Celle d’engager quelqu’un de spécialisé pour évaluer les bâtiments selon sa production pour s’assurer d’être bien protégé », fait valoir M. Dion.

Par exemple, M. Dion attribuait une grande valeur à son troupeau composé de moutons Romanov et de F1, soit des femelles issues d’une génétique finement développée. Une valeur qui ne figurait cependant pas dans le contrat. 

« J’ai trouvé ça cruel qu’on me demande de sortir les papiers d’enregistrement de chacune de mes bêtes, pour finalement me verser 100 000 $ de moins que ce qu’elles valaient. C’est comme s’ils les avaient jetés à la poubelle. » 

Soupçonnant également l'incendie d'avoir été provoqué intentionellement, M. Dion conseille d’autant plus aux producteurs de se doter de systèmes de surveillance. Outil qui lui aurait épargné de pénibles dédales administratifs, songe-t-il, toujours blessé par le traitement reçu.  

La Tribune était allé à la rencontre d’Alain Dion, le matin du 31 octobre 2011, après que celui-ci ait vu le projet de sa vie s’envoler en fumée. Sa bergerie comptait près de 700 têtes.  

Vendre ou rebâtir

À la fin du compte, M. Dion estime avoir perdu l’équivalent d’un million, une fois l’indemnisation versée pour ce qui devait couvrir les bâtiments, les animaux, la machinerie et les réserves de foin qui avaient brûlé. Un écart qui l’a convaincu de vendre la maison et le terrain de la ferme et repartir à neuf un peu plus loin, sur la terre qu’il avait acquise en prévision de sa retraite.  

« Si je m’endettais d’un million pour reconstruire, je faisais faillite. En production, ça ne rapporte pas assez. Le pire, c’est que ça faisait deux ans que je disais à mon agent d’assurances que je voulais faire monter la valeur de ma ferme, que je n’étais pas assez assuré. Il ne le faisait pas. » 

Quatre ans et demi de procédures ont également été nécessaires pour régler le montant de l’indemnisation en ce qui concerne les revenus agricoles perdus, témoigne-t-il. Le chèque qu’a finalement encaissé l’agriculteur essoufflé ne représentait que la moitié de son évaluation personnelle. 

Aujourd’hui, en compagnie de sa conjointe Christiane Roberge, qu’il a rencontrée peu après l’incendie, le producteur est à la tête de ce qui est « né des cendres » d’A.S. Kamadra : la ferme Paradis de l’agneau. Malgré une commotion cérébrale survenue à la ferme il y a quelques années et qui a lourdement affecté sa qualité de vie, celui-ci continue de se laisser guider par la passion et de se considérer choyé par la vie.  

« Mes parents m’ont toujours dit que je ne ferais rien de bon dans ma vie. Pour un homme qui n’est pas instruit, je suis fier de ce que j’ai bâti. »

« Quand tu tombes, tu dois te relever »

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« Quand tu tombes, tu dois te relever »

Simon Roberge
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Le 4 mars 2020, le monde de Pierre Guimond s’écroulait. Sa ferme laitière sur la rue Miquelon à Saint-Camille était la proie des flammes causant ainsi la mort d’une centaine de bêtes. Près d’un an plus tard, M. Guimond vit encore avec les contrecoups de cette fatidique nuit, mais surtout avec le dur chemin que lui et sa famille ont dû emprunter dans les mois qui ont suivi.

Dès les jours suivant l’incendie, M. Guimond a eu maille à partir avec sa compagnie d’assurance.

« Dès que l’experte en sinistre est venue, j’ai vu tout de suite que ce ne serait pas facile, se souvient-il. Il y avait une résistance. J’avais deux tracteurs qui ont été détruits le long de la bâtisse. C’était des valeurs à neuf et, en partant, elle m’ostinait et ne voulait pas payer. Il y avait zéro compassion. »

Après un mois, alors qu’il voyait que les démarches avec les assurances n’avançaient pas, M. Guimond s’est résolu à engager un expert. Il a donc fait appel aux services de Expertise Marc Ouellette, à Sherbrooke.

« J’ai décidé de l’engager parce qu’on ne réglait rien et on ne faisait que du surplace, souligne-t-il. Les services coûtent quelque chose. Mais si on ne l’avait pas fait, je pense que moi et ma blonde on se serait ramassés en psychiatrie. Ma blonde a été en arrêt de travail pendant deux mois à la suite de l’incendie. Je ne souhaite pas ça à mon pire ennemi. »

Un mois sans assurance

Les assurances de M. Guimond, qui a déjà fait une réclamation pour un garage il y a quelques années, venaient à échéance le 24 septembre. Un mois avant cette date, M. Guimond reçoit une lettre pour l’informer que sa compagnie d’assurance ne voulait plus l’assurer. Quelques jours avant la date butoir, c’est au tour du courtier de M. Guimond de l’appeler pour lui signaler qu’il n’a pas pu lui trouver un autre assureur. La famille Guimond se retrouve donc devant l’inconnu.

« On s’est cogné le nez à plusieurs places et là, le stress et l’anxiété ont pogné solide, avoue-t-il. On a vécu des choses assez toffes. On a été presque un mois pas assuré du tout, ni pour la maison ni pour l’équipement agricole. Tu ne te sens pas bien et tu souhaites qu’il n’arrive rien. »

C’est finalement à Compton que la famille a trouvé un assureur qui lui a permis de retrouver une certaine paix d’esprit.

Pour se tenir occupé, se changer les idées et pour avoir un petit revenu, Pierre Guimond est allé prêter main-forte sur la ferme d’un de ses amis. Ses fils ont également dû se trouver des emplois ailleurs.

Après un incendie, un producteur laitier peut aussi louer ses quotas pendant un maximum de deux ans pour lui permettre d’avoir un revenu. 

« Ça ne donne pas un énorme revenu, mais tu n’as pas à nourrir les animaux ou à payer les soins vétérinaires, indique M. Guimond. Ça nous aide un peu à vivre. »

Pierre Guimond a vécu une année 2020 très particulière. En plus de la COVID, il a dû se battre pour relancer sa ferme familiale qui a été la proie des flammes le 4 mars 2020.

Reconstruction

L’étable n’avait même pas refroidi lors de cette glaciale journée du 4 mars que M. Guimond avait décidé qu’il allait reconstruire. Si tout se passe bien, cela devrait se produire dès le mois de mai. Pour l’instant, M. Guimond est à l’étape du plan d’affaires et du financement.

« Il faut faire faire plein de soumissions et de devis, observe Pierre Guimond. C’est le festival des vendeurs et il a fallu engager une firme d’ingénieurs. » 

La ferme laitière sera reconstruite à la fine pointe de la technologie et hébergera environ 150 animaux. M. Guimond, qui ne manque pas de souligner la force de la vague de solidarité de ses amis ou concitoyens de Saint-Camille après l’incendie, profite aussi de l’occasion pour s’associer à son fils aîné William.

« Je me rembarque dans une dette de plus de 500 000 $ à 54 ans. Je le fais pour les jeunes. Avec ces investissements, je vais probablement devoir travailler encore 20 ans. De toute façon, la retraite n’existe presque jamais pour bien des agriculteurs. C’est certain que c’est moins physique avec la traite robotisée. » 

Pierre Guimond aurait aussi pu utiliser cette opportunité pour quitter le milieu agricole, mais la passion était trop forte.

« Ça aurait été très difficile à faire, résume-t-il. Tu pourrais faire autre chose et n’avoir plus de dette ou en avoir encore et faire ce que tu aimes. Mon père a travaillé très fort de 1961 jusqu’à sa mort, je ne veux pas que ce soit des efforts pour rien. Dans la vie quand tu tombes par terre, tu dois te relever. »

L’assurance : un privilège ?

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L’assurance : un privilège ?

Jasmine Rondeau
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Alors que plus de 200 incendies se déclarent sur des fermes chaque année au Québec, l’accès à une police d’assurance se fait de plus en plus ardu pour les agriculteurs. L’Union des producteurs agricoles (UPA) se montre particulièrement préoccupée depuis quelques années, voyant que certains assureurs vont jusqu’à abandonner leurs clients à défaut de vouloir prendre un risque.

Les temps difficiles que traverseraient les assureurs ont forcé le recours aux grands moyens. Les plus récents témoignages d’agriculteurs dépourvus ont placé les enjeux d’assurances dans la mire de l’avocate à la direction des affaires juridiques de l’UPA, Marie-Andrée Hotte, qui tente de freiner l’hémorragie. 

« On observe des hausses de primes importantes et il y a des producteurs qui ne sont plus assurés pour différentes raisons. Ce n’est pas nécessairement parce qu’ils ont eu beaucoup de sinistres, mais parce que des assureurs ont décidé de se désengager de certains types de risques. Et ensuite, pour toute personne qui essaie de s’assurer alors qu’elle ne l’est pas déjà, c’est impossible », révèle Me Hotte.

C’est d’ailleurs ce qu’a vécu le producteur de Saint-Camille Pierre Guimond, dont l’assureur a refusé le renouvellement de sa police l’automne dernier, quelques mois après une réclamation pour l’incendie de sa ferme (voir texte « Quand tu tombes, tu dois te relever »).  

Selon un sondage réalisé par l’UPA, près de 6 % des producteurs répondants ne seraient pas assurés. « Ça a l’air peu, mais ça veut dire que des gens n’ont pas d’assurance. C’est quand même inquiétant », commente Me Hotte.  

L’avocate s’inquiète même devant un nouveau problème auquel ce climat particulier a donné naissance : des producteurs de la relève n’arrivent tout simplement pas à trouver d’assureur. Une condition souvent sans appel lorsqu’on emprunte pour démarrer sa production. 

« C’est un cercle vicieux. C’est un peu particulier que ceux qui commencent ne puissent pas s’assurer. Pour moi, c’est un phénomène très nouveau. On ne l’a vu apparaître que dans les deux dernières années, et je suis là depuis 18 ans. » 

Changer le marché

Difficile pour les agriculteurs largués de faire valoir leur cause, puisque l’assurance n’est pas un droit, mais plutôt un contrat de gré à gré, selon la loi. Cependant, avec une équipe notamment composée d’experts en courtage et en actuariat, Me Hotte analyse la possibilité de créer un programme d’assurances qui serait spécifiquement adaptée aux agriculteurs. 

« On est en train de se questionner à savoir s’il n’y aura pas de place pour plus de compétition dans le marché. Il y a trois assureurs qui se partagent le marché de l’assurance agricole au Québec. Est-ce que ce programme permettrait d’offrir aux producteurs une option et peut-être plus de stabilité? »

Le programme reposerait sur un groupe d’assureurs et serait administré par un seul courtier. « Plutôt que d’avoir plein de polices chez plein d’assureurs différents, on aurait peut-être l’opportunité de cogner à une seule porte. Les agriculteurs pourraient postuler et avoir accès à plusieurs assureurs sur une même police; alors qu’en ce moment, c’est un assuré pour un assureur. L’avantage de ça, c’est qu’il y a un meilleur contrôle des coûts. Les assureurs se partagent les risques. Ils ne sont pas seuls à sortir l’argent s’il y a un sinistre. »

Des conseils pour bien se protéger 

En attendant que la solution parfaite soit mise sur pied, Me Marie-Andrée Hotte formule quelques conseils pour les agriculteurs en ce qui concerne les assurances. Le premier : la prévention est la clé. 

« La meilleure chose qu’on peut faire si on ne veut pas avoir de problème, c’est de vérifier si ses bâtiments sont sécuritaires et de corriger quand l’assurance nous demande de le faire », dit-elle.  

Ensuite, étant donné le climat actuel, Me Hotte croit que le moment serait très mal choisi pour un producteur de faire un changement d’assureur. « Si ça va bien, ce n’est pas le temps de magasiner. »

Finalement, il demeure primordial de limiter ses réclamations. « Ce dont on s’est aperçus, c’est qu’il y a des producteurs qui réclamaient pour des peccadilles. Ce n’est pas bon pour un dossier d’assurance. Il faut essayer de limiter les réclamations dans la mesure du possible. J’ai eu des producteurs qui ont eu quelques réclamations [et qui n’ont plus d’assureur]. Ça ne veut pas dire que ce sont des mauvais assurés, mais la conjoncture fait que, quand il y a des mauvais risques, on veut les enlever du portefeuille d’assurances. Et là il y a des gens qui en subissent des conséquences. » 

Stéphane Bibeau, président du Groupe Estrie Richelieu, martèle également qu’il incombe au producteur de choisir les produits d’assurance qui lui conviennent, mais surtout, qu’il va de sa responsabilité de fixer les montants de protection adéquats. « Si vous déterminez que votre grange vaut 2 M$ et que vous vous assurez pour 2 M$, mais qu’elle brûle alors qu’elle en valait 4 M$ finalement, vous venez de perdre 2 M$. C’est important d’être bien conscient de ça et de bien se faire guider par son courtier. » 

M. Bibeau croit également qu’il peut être sage de faire évaluer les coûts de remplacement de ses bâtiments et de son cheptel par des gens spécialisés dans le domaine, par exemple tous les cinq à sept ans. 

Considérant les délais de reconstruction qui se font plus longs depuis l’arrivée de la pandémie, M. Bibeau conseille également aux assurés de réviser leur police et de vérifier que l’indemnisation prévue pour la perte de revenus compense une plus longue période d’arrêt en cas de sinistre.

Assureur-assuré : où va l’argent ?

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Assureur-assuré : où va l’argent ?

Jasmine Rondeau
Jasmine Rondeau
Initiative de journalisme local - La Tribune
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Les temps sont loin d’être prospères pour les assureurs agricoles. Tandis que les agriculteurs s’inquiètent devant des hausses de primes importantes et des refus de renouvellement, le plus important assureur agricole du Québec, le Groupe Estrie Richelieu, déplore un déficit de 13,4 M$ entre 2016 et 2019 en ce qui concerne ses opérations. Où est l’équilibre ?

Même si l’année 2020 aura été plus clémente en termes de réclamations de sinistres, la moyenne de profit des cinq dernières années demeurera bel et bien négative chez cette mutuelle d’assurances, confie Stéphane Bibeau, son président. 

La première cause nommée : quinze longues années de marché « mou » et de prix compétitifs, jusqu’à ce qu’on atteigne le fond, en 2018. « L’ensemble des assureurs au Canada, toutes lignes confondues, ne faisaient qu’un demi-pour cent de profit d’opérations », mentionne M. Bibeau. 

Aujourd’hui, l’heure est alors à la rareté de la compétition et au redressement des portefeuilles dans le monde des assurances agricoles. À cela s’ajoute un environnement de placement très peu rentable, de même qu’une concentration de la production dans une poignée de fermes qui augmentent en valeur. Résultat? Le besoin de capital est criant, particulièrement après une année de sinistres multiples comme 2019. 

« Si on veut dédommager des incendies, il faut avoir de l’argent en banque, plaide M. Bibeau. C’est assez simple. Il faut qu’on arrive au moins à zéro. Et nous, on n’a même pas d’actionnaires. On ne fait pas un budget en vue de faire un profit faramineux. »

Pommes pourries

Mais comment en arrive-t-on à refuser d’assurer un agriculteur ? 

Tout d’abord, le demandeur doit respecter quatre obligations chez Groupe Estrie Richelieu, répond M. Bibeau : assurer des biens qui sont correctement entretenus, ne pas posséder de dossier criminel, ne pas présenter un dossier impliquant des causes de responsabilité civile qui dépassent les produits offerts par l’assureur (NDLR par exemple des activités d’agrotourisme) et ne pas avoir trop de réclamations à son actif. 

« Ce n’est pas parce qu’on est méchants, c’est une question d’équité. On veut assurer tout le monde et on ne veut pas en assurer moins qu’avant, mais chaque année, on a des gens qui essaient de nous frauder. Est-ce que l’agriculteur honnête veut qu’on les paie ? La réponse est non. L’UPA nous demande de prendre les pommes pourries et de baisser le prix de tout le monde. Mais si je les prends, au contraire, il va falloir que toutes les autres pommes dans le panier paient plus cher pour compenser leurs réclamations », résume M. Bibeau.

Celui-ci affirme cependant que les refus de renouvellement sont « extrêmement rares » chez lui. « Soit il y a eu des problèmes au niveau de la reconstruction, c’est-à-dire des gens qui ont tiré sur la couverture et qui veulent qu’on paie des choses qui ne sont pas écrites dans le contrat, soit ce sont des gens qui sont sous-assurés, parce que c’est la responsabilité du producteur de s’assurer pour le bon montant. Cette personne-là qui nous poursuit et qui nous court après pour qu’on lui en donne plus, on ne la réassurera pas. »

Une décision gouvernementale à l’origine de hausses

Depuis trois ans, les primes d’assurances agricoles font sourciller les agriculteurs et l’Union des producteurs agricoles (UPA). Si le profit n’est pas au rendez-vous, où va cet argent ?  

En fait, selon M. Bibeau, ces hausses n’ont été que des réflexes de survie, puisque depuis janvier 2019, les assureurs des domaines de l’agriculture et des pêcheries ont perdu l’exemption fiscale dont ils bénéficiaient depuis 1954. Un dur coup pour le Groupe Estrie Richelieu, qui a dû se traduire en augmentation de 15 % de la tarification de ses assurés entre 2019 et 2021. 

Pourtant, celui-ci clame avoir sonné l’alarme à maintes reprises afin d’éviter ce dénouement.

« On avait averti tout le monde que si on perdait l’exemption, les assurances pour les agriculteurs allaient augmenter. On a contacté nos députés régionaux, Pierre Breton et François Bonnardel, de même que la ministre fédérale de l’Agriculture, Marie-Claude Bibeau, et personne n’a rien fait ! On a averti l’UPA 16 mois d’avance pour qu’ils utilisent leur force de lobbying. Il n’y a rien eu. Et là, ils oublient qu’on les avait avertis. » 

La ministre Bibeau affirme avoir été contactée à cet effet en 2019. « Depuis, j’ai été interpellée une seule autre fois sur le sujet. S’il s’avère que l’enjeu soit important pour les productrices et les producteurs, je m’attends à ce que leurs représentants documentent la situation et qu’ils la porte à mon attention afin que je puisse voir dans quelle mesure le gouvernement fédéral peut leur venir en aide », répond-elle, ajoutant qu’elle consacre beaucoup d’efforts à améliorer les programmes de gestion de risques qui offrent un filet de sécurité aux producteurs. 

Stéphane Bibeau est président de la mutuelle d’assurances Groupe Estrie Richelieu, le plus important assureur agricole au Québec.

Et même si les trois dernières hausses ont été plus sévères, M. Bibeau rappelle que celles-ci ont été précédées d’importantes baisses. Entre 2013 et 2021, la tarification de la mutuelle n’a augmenté que de 5 %, avance-t-il, rappelant que les primes d’assurances sont régies par deux valeurs : la valeur des biens assurés et la tarification. 

« Les gens ne se rappellent pas les années où les prix ont baissé. Ils ne le voyaient pas beaucoup, parce qu’ils semblent oublier que leur ferme vaut plus cher qu’avant, que leurs bâtiments sont plus gros et que leurs équipements roulants valent trois fois plus cher qu’avant. Cette année, c’est encore plus vrai avec la pandémie en raison des coûts de reconstruction », dit celui qui a dû faire passer l’indexation des polices de 3 à 5 % en 2021 pour cette raison.

Se relever d’un incendie...pour le mieux

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Se relever d’un incendie...pour le mieux

Jasmine Rondeau
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Pour les Lemay, agriculteurs depuis plusieurs générations dans le secteur de Brompton, l’incendie qui a ravagé la production laitière familiale en août 2010 a été l’occasion de prendre un pas de recul. Et si c’était le moment de respirer un peu plus ? 

Le plan avait toujours été clair : Louis-Philip Lemay devait graduellement reprendre la production laitière de la famille et en faire sa carrière. Mais après qu’un incident électrique ait détruit leur étable et abattu 120 bêtes, son père Jocelyn a estimé qu’il pouvait offrir une meilleure vie à sa relève, sans même quitter le monde agricole. 

« J’ai connu ça, travailler sept jours sur sept pendant 10 ans, témoigne Jocelyn Lemay. Que tu sois malade ou que t’aies une entorse à une cheville, tu dois y aller. Avec l’argent qu’on avait des assurances et la valeur du quota, j’ai dit à mon gars “t’en as en masse, pourquoi recevoir des coups de queue dans la face le restant de ta vie ?” » 

C’est l’une des raisons qui a amorcé le début d’un projet différent pour la famille : se tourner vers les grandes cultures.

Le processus d’indemnisation s’est bel et bien déroulé sans anicroche et les montants étaient justes, témoigne le duo. « Mais si on reconstruisait, ça aurait été trois robots, une grande étable... Je ne voulais pas amancher mon gars en petites culottes. Ça aurait été des millions d’investissements. Je savais où on s’en allait », raconte Jocelyn, qui avait lui-même dû largement investir pour rebâtir après un incendie, en 1988. 

Les producteurs ont été en mesure de louer leur quota laitier pendant deux ans en attendant de prendre une décision, pour finalement mettre la main sur différentes propriétés avoisinantes avec les montants d’indemnisation et de vente du quota. De quoi se monter un petit empire de 850 acres de culture, en plus de 250 acres de terre à bois. 

« Ça a été difficile les deux premières années, témoigne Louis-Philip, qui devait tout à coup revoir le plan de sa vie. Ça me faisait peur, parce qu’avec le lait, les paies rentrent tous les quinze jours. Mais après deux ou trois ans, on s’est rendu compte qu’on s’était suffisamment diversifiés. » 

Métier exigeant

Aujourd’hui, la Ferme Lemay S.E.N.C. se spécialise dans la production de blé, de soja et de foin de commerce, en plus de louer de la machinerie, de déneiger à forfait et de tirer des loyers de quelques demeures. 

Il ne faudrait cependant pas croire que les deux producteurs, maintenant âgés de 72 et 38 ans, se la coulent douce, préviennent-ils. En grandes cultures, l’hiver est un peu plus tranquille, « mais l’été, on peut finir à minuit, 1 h du matin », explique Louis-Philip.  

« Sauf qu’en production laitière, il y a toujours quelque chose la nuit. Le matin, s’il est rendu 6 h, t’es en retard. En grande culture, avant 9 h ou 10 h, ça ne presse pas. Toute ma vie, j’ai avalé mon café d’une gorgée. Maintenant, on peut le déguster », renchérit son père.  

Et même s’il a marqué un tournant, l’incendie d’août 2010 demeurera toujours un événement tragique pour la famille. « On connaissait toutes nos vaches, alors quand on les entend beugler comme elles le faisaient... Ça ne dure pas longtemps, mais c’est dur », confie Jocelyn, qui avoue avoir mis deux ans avant de pouvoir poser les yeux sur un feu de camp. 

Déjà 11 incendies évités grâce à une technologie québécoise

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Déjà 11 incendies évités grâce à une technologie québécoise

Simon Roberge
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Une technologie développée au Québec pour la prévention des incendies agricoles est en train de s’implanter partout au Canada. Le système de l’entreprise PrevTech Innovations a évité pas moins de 11 incendies de fermes dans les dernières années, selon le copropriétaire Tony Rodrigue.

L’appareil de l’entreprise de Saint-Hyacinthe surveille notamment l’état du filage électrique et le déclenchement du disjoncteur lors d’une défaillance électrique. Des détecteurs de fuite à la terre sont également installés pour déterminer si du courant électrique circule là où il ne devrait pas.

« On détecte les signes précurseurs qui pourraient, s’ils se dégradent, amener à l’incendie, explique M. Rodrigue. Dans les grandes usines, il y a de la maintenance. Mais dans l’agricole, les gens sont super occupés. Le principe, c’est que si les gens corrigent les choses au fur et à mesure, il y a moins de probabilités de se retrouver dans une zone à haut risque d’incendie. »

Selon les comptes de l’entreprise, c’est plus d’une dizaine de catastrophes qui ont été évitées grâce à cette technologie. Une belle histoire s’est d’ailleurs propagée sur les réseaux sociaux à l’automne dernier, alors qu’une alarme de défaillance électrique envoyée directement sur le téléphone de l’agriculteur a sauvé la ferme Faucher et fils de Saint-Éphrem-de-Beauce d’un incendie certain.

« Il y a 11 situations qu’on a détecté qui aurait virées en incendie, confirme M. Rodrigue. Il y a aussi des cas multiples où les défaillances ont été réparées. Est-ce qu’elles auraient causé un feu? Peut-être que oui, peut-être que non. Dans d’autres cas, il n’y avait pas de risques d’incendie, mais on a sauvé une composante avant qu’elle lâche. »

Prévention, prévention, prévention

Les méthodes traditionnelles pour combattre un incendie ne peuvent pas toujours être utilisées lors d’un brasier dans un bâtiment agricole. Selon Tony Rodrigue, seule la prévention fonctionne réellement pour éviter le pire.

« Malheureusement quand il y a un incendie dans un bâtiment agricole où il y a des animaux, la stratégie, c’est de laisser brûler et de protéger ce qu’il y a autour parce que ça se propage trop vite, souligne-t-il. Les détecteurs de fumée et les gicleurs ne fonctionnent pas en raison de l’environnement corrosif, l’humidité et les gaz créés par les animaux. La seule chose qui fonctionne en réalité, c’est la prévention. »

Au moment d’écrire ces lignes, l’entreprise de Saint-Hyacinthe a 698 unités de surveillance en fonction pour près de 500 clients. PrevTech a ajouté 50 clients en janvier et prévoit 70 clients additionnels pour février.

« On est principalement au Québec, mais on a plus de 40 clients en Ontario. On a de gros clients dans le porc au Manitoba et on aura bientôt des clients en Alberta et en Colombie-Britannique. On a aussi un projet pour s’implanter au Nouveau-Brunswick. »

Une fondation pour les agriculteurs victimes d’un incendie est également dans les plans de la jeune entreprise.