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20 ans après l'an 2000: l'éducation
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20 ans après l'an 2000: l'éducation
Vingt ans après l’an 2000, La Tribune choisit de se pencher chaque mois sur un enjeu de société qui a marqué le début du siècle pour prendre la mesure du changement. En septembre : l’éducation, que nous vous présenterons en deux parties.
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Le défi du décrochage… chez les profs!

Éducation

Le défi du décrochage… chez les profs!

Serge Denis
Serge Denis
La Tribune
Après les efforts considérables des 20 dernières années pour favoriser la persévérance scolaire des élèves, l’heure est venue de s’attaquer au décrochage des… enseignants!

C’est du moins ce que propose l’ex-ministre de l’Éducation Marie Malavoy, qui a occupé ce poste durant le court mandat du Parti québécois, de 2012 à 2014. « Il y a encore un enseignant sur cinq qui abandonne la profession durant les premières années. C’est énorme. Il s’agit d’une perte vraiment grave », déplore-t-elle. 

Au-delà du salaire, qui n’est pas toujours à la hauteur des exigences de l’emploi, celle qui a été députée de Sherbrooke de 1994 à 1998 estime que les nouveaux enseignants ne reçoivent pas le support qu’ils devraient quand ils débarquent à l’école. « Je pense qu’il faudrait instaurer un système de mentorat pour les accompagner durant leurs premières années en classe, propose l’ex-doyenne à la faculté des lettres et  sciences humaines de l’Université de Sherbrooke. Les jeunes enseignants sont livrés à eux-mêmes et n’ont pas accès aux ressources ou à des formations complémentaires afin de faire leur travail comme ils l’aimeraient. Il faut trouver des lieux d’accompagnement où les enseignants peuvent partager leurs expériences. Ce n’est pas qu’une question de salaire, je crois. »

Mme Malavoy estime que le monde enseignant, majoritairement composé de femmes, souffre encore de l’héritage d’avant la Révolution tranquille. « De façon générale, tous les métiers à prédominance féminine continuent d’être une forme de prolongement du travail des mères », fait-elle valoir. Cela se voit notamment chez les infirmières, les éducatrices en garderie et chez les enseignantes, particulièrement au niveau primaire.  

« Cela dit, nous avons quand même fait des pas de géant depuis les années 1960, reprend l’ex-ministre. Il faut se souvenir que l’éducation était réservée à une élite à cette époque. Et nous avons continué de nous améliorer au cours des 20 dernières années en adaptant les parcours aux élèves. Nous devons faire attention pour ne pas fermer trop de portes en cours de formation. Les jeunes se cherchent parfois encore à cet âge et il y a des vocations tardives. Il faut laisser des passerelles ouvertes. »

Passerelles

Des passerelles, Gilles Normand n’a jamais cessé d’en construire depuis son élection comme commissaire, en 1998, puis son accession à la présidence de la Commission scolaire de la Région-de-Sherbrooke jusqu’à son remplacement par le Centre de services scolaire de la Région-de-Sherbrooke en février dernier.

Gilles Normand : « Je regarde cette tendance, développée depuis le début de la pandémie, de donner des cours à l’extérieur. Ça répond à un besoin des jeunes, qui sont de plus en plus attirés par la nature. C’est une bonne occasion de verdir les cours d’école. Il faut aller dans cette direction. »

Avec les élèves d’abord, qui ont vu les possibilités se multiplier depuis 20 ans, notamment avec l’ajout de programmes spécifiques à chaque école secondaire, allant du sport-études à la santé globale en passant par les arts de la scène ou le volet international. « On a développé une approche centrée sur les besoins des élèves afin de maintenir leur goût d’apprendre », se réjouit-il. 

« Notre programme en santé globale, entre autres, a été créé ici et s’est étendu un peu partout », reprend-il en saluant la collaboration soutenue avec l’Université de Sherbrooke par le biais de la Chaire de recherche sur la réussite et la persévérance des élèves. « Nous avons développé des liens privilégiés avec l’UdeS et cette collaboration a été extrêmement profitable. »

Sur le plan académique, M. Normand fait remarquer que la formation professionnelle s’est considérablement raffinée depuis le début du siècle, avec le développement de l’école 24-Juin, même si l’agrandissement tant souhaité depuis longtemps reste à faire. « Mais c’est toujours dans les plans », croit l’ex-commissaire toujours au fait des discussions.

Précieux commissaires

Gilles Normand, comme Marie Malavoy, regrette que le gouvernement actuel ait choisi d’abolir les postes de commissaires, qui remplissaient une fonction de pivots entre la population et les établissements scolaires. « Ça nous a permis de créer des liens avec la Ville de Sherbrooke et le milieu des affaires, entre autres, qui ont été très positifs, notamment pour favoriser la persévérance scolaire », fait valoir l’ex-président de la CSRS.

« La beauté des commissions scolaires, c’est que nous nous élevions au-dessus de la mêlée, reprend-il. Ça nous donnait un champ de vision plus large. Il faudra que la nouvelle structure se donne cette possibilité. Je regarde notamment cette tendance, développée avant la pandémie mais qui s’est accélérée, de donner des cours à l’extérieur. Ça répond à un besoin des jeunes, qui sont de plus en plus attirés par la nature. C’est une bonne occasion de verdir les cours d’école. Il faut aller dans cette direction. »

« Moi j’aimais bien voir ce palier de gouvernance où on retrouvait des gens affectés à un territoire précis et qui connaissaient très bien les réalités locales », soulève l’ex-ministre craignant que Québec suive le même chemin qu’en santé, où il est plus difficile aujourd’hui de désigner des personnes imputables qui doivent assumer leurs décisions. « Ça ouvre la porte à une centralisation des pouvoirs aux mains du ministre et je ne crois pas que ce soit la bonne direction. »

Mieux accompagner

Autre point de convergence entre Mme Malavoy et M. Normand : la nécessité d’accompagner encore mieux les élèves dont le parcours est plus difficile. « Il faudra être plus pointus encore dans nos interventions auprès des jeunes qui ne trouvent pas leur place à l’école, propose l’ex-commissaire. Mais ne nous leurrons pas, tous n’iront pas à l’université. Il faut trouver le bon espace et le meilleur chemin pour chaque élève. Il faut adapter le programme aux besoins de chacun et trouver un moyen de lui offrir une formation qui répondra à ses aspirations. » 

« En éducation, il n’y a jamais d’évidence absolue qu’on fait les bons choix, souligne l’ex-députée, en émettant des réserves sur l’idée ramenée récemment d’imposer l’école obligatoire jusqu’à 18 ans. Ça coûte très cher ce genre de mesure et nous n’avons pas les ressources pour y répondre, plaide-t-elle. Je préférerais qu’on prenne cet argent pour mieux encadrer les élèves jusqu’à 16 ans. »

Cette même évidence, en apparence, fait sourciller Marie Malavoy dans le dossier de la maternelle à 4 ans, que le ministre actuel, Jean-François Roberge, veut généraliser. « Quand j’étais ministre, rappelle-t-elle, je me suis rendu compte que plusieurs parents, surtout dans les milieux défavorisés, hésitent à confier leurs enfants aux CPE, mais sont plus enclins à les inscrire à la maternelle à 4 ans, jugée mieux structurée.

« Par contre, j’aurais préféré qu’on cible ces secteurs où la maternelle 4 ans répond à un besoin réel, parce que les enfants qui ont suivi un parcours en garderie arrivent à l’école mieux préparés », souligne celle qui préside aujourd’hui le comité des femmes du cercle des ex-parlementaires de l’Assemblée nationale. 

L’indispensable créativité

Éducation

L’indispensable créativité

Lilia Gaulin
Lilia Gaulin
La Tribune
Une tâche plus lourde année après année : voilà à quoi les enseignants doivent faire face selon l’enseignante à la retraite Lynda Dion.

C’est du moins ce que la femme a constaté tout au long de ses 27 ans passés à l’école Mitchell-Montcalm. Malgré tout, l’ex-enseignante de français est fière d’avoir pu se renouveler, et ce, malgré les conditions difficiles de la profession.

« Le métier d’enseignant est la place où tu peux créer. Un prof créatif, ça paraît dans son enseignement. Il y a 20 000 façons d’utiliser sa créativité et de stimuler les jeunes. »

Le comportement des enfants a évolué au fil des générations. « Au Québec, il y a eu la période des enfants rois. On avait de la difficulté avec l’encadrement des élèves parce qu’à la maison ils étaient traités comme des rois. Quand j’ai commencé à enseigner, les jeunes portaient des casquettes dans les classes. Ils arrivaient en retard sans conséquence. Il y avait du laisser-aller. Par la suite, nous avons mis en place un système d’encadrement et ç’a été très positif. On se donnait des conditions pour être capable d’enseigner », souligne celle qui a fondé le concours Sors de ta bulle en 2005 et l’option création littéraire à Mitchell-Montcalm. 

Elle dresse un constat différent à la fin de sa carrière. « Nous avions des parents rois. J’ai trouvé ça plus difficile. On a eu à faire face à des parents qui veulent le meilleur pour leur enfant, mais qui oublient que l’enseignant doit s’occuper d’une classe entière. »

Les plans d’intervention sont également plus fréquents dans les dernières années, selon celle qui est également auteure. « J’avais des élèves avec un déficit d’attention dans les premières années, mais ils n’étaient pas diagnostiqués. C’est une bonne chose qu’ils le soient désormais. » Elle souligne que les enseignants sont appelés davantage à faire de la gestion qu’à enseigner de la matière. 

Un pas vers la reconnaissance

Mme Dion croit que la mentalité de la population évolue tranquillement envers le métier d’enseignant. « J’ai rêvé de ça et lors de la dernière négociation que j’ai vécue, j’ai senti qu’on avait les parents derrière nous. Ils se rendaient compte de la lourdeur de la tâche. Avoir l’appui est une chose, mais donner de réelles conditions en est une autre. » 

Mme Dion aimerait que les enseignants les plus expérimentés puissent avoir du temps reconnu dans leur tâche afin de transférer cette expérience à leurs collègues plus jeunes. 

Elle souhaite également que la formation continue des enseignants soit davantage mise de l’avant. « On ne peut pas continuer de se nourrir, car les profs sont toujours en train de donner. Au Québec, on dit que l’éducation est importante, mais pour ça, il faudrait donner des conditions. Je pense que la pandémie va peut-être remettre en avant-plan l’importance de l’éducation. » 

Mariane Guay a entrepris sa première année au baccalauréat en éducation préscolaire et en enseignement primaire à l’Université de Sherbrooke. « J’ai toujours voulu enseigner. Quand j’étais jeune, j’enseignais toujours à ma sœur. Je lui mettais des petits “ bravos ” et je corrigeais ses erreurs. Elle n’aimait vraiment pas, mais je la forçais, car je voulais faire cela », mentionne la jeune femme en riant. 

Elle croit que les enseignants seront davantage reconnus dans les prochaines années. « Je crois qu’avec la COVID-19, nous nous sommes rendu compte que les métiers de la santé et de l’éducation sont vraiment importants. Je pense que, de plus en plus, les conditions de travail de ces métiers vont s’améliorer », espère-t-elle. 

Pour une Commission Parent 2.0

Éducation

Pour une Commission Parent 2.0

Serge Denis
Serge Denis
La Tribune
Normand Baillargeon n’y va pas par quatre chemins : le Québec est mûr pour une Commission Parent 2.0.

La Commission Parent, rappelons-le, avait été mise sur pied au début de la Révolution tranquille et allait mener à la création du ministère de l’Éducation, à l’école obligatoire et gratuite jusqu’à 16 ans, à la naissance des écoles polyvalentes et des cégeps ainsi qu’à un accès élargi aux études universitaires. Rien de moins!

« Je ne nie pas que le travail qui s’est fait alors était remarquable à plusieurs égards et que notre système d’éducation a fait des progrès immenses depuis, souligne le chroniqueur au quotidien Le Devoir, qui vient de publier Devoirs d’éducation, qui s’ajoute à quelque 55 ouvrages qu’il a écrits ou coécrits, dont une douzaine portant spécifiquement sur l’éducation. 

Titulaire de doctorats en éducation et en philosophie, l’ex-enseignant à l’UQAM estime que le temps est venu de rebrasser les cartes collectivement. « Nous vivons dans une société où les inégalités sont fulgurantes », dénonce ce militant « anarcho-syndicaliste », tel que présenté sur Wikipédia, auteur notamment du célèbre livre Petit cours d’autodéfense intellectuelle. « Cette inégalité, nous l’entretenons en maintenant le financement des écoles privées. L’ennui, c’est que les gens qui pourraient changer les choses dans ce domaine ne le font pas parce qu’ils en sont eux-mêmes principaux bénéficiaires, puisque leurs enfants fréquentent l’école privée subventionnée, pour la plupart. »

Le principe d’égalité des chances, si cher aux réformateurs des années 1960, se trouve ainsi saboté en finançant une éducation à deux vitesses, estime Normand Baillargeon. Celui-ci rêve d’une réflexion collective où cet enjeu serait discuté ouvertement. « Je n’aimerais pas qu’un groupe en particulier s’approprie cet enjeu et impose ses préférences. Je suis persuadé que c’est à la collectivité de répondre à cette question. C’est pour ça que je demande une seconde Commission Parent. »

Formation à revoir

Un autre enjeu que Normand Baillargeon aimerait voir abordé au cours de cet exercice est la formation des enseignants, surtout en cette période où la relève est trop rare. « Je crois être celui qui a utilisé la formule la première fois en disant qu’Einstein ne pourrait pas enseigner la physique dans une école secondaire du Québec aujourd’hui, parce qu’il n’avait pas le baccalauréat requis. »

La réforme de l’éducation présentée par la ministre Pauline Marois en 1997 a imposé l’exigence d’un baccalauréat en éducation pour enseigner alors qu’un baccalauréat incluant l’équivalent d’une mineure en éducation suffisait auparavant. « Pour moi, c’est un des grands drames actuels dans notre réseau, surtout dans un contexte de pénurie d’enseignants. La rentrée s’annonce particulièrement difficile de ce côté », prévoyait-il quelques jours avant le retour en classe. 

Normand Baillargeon blâme particulièrement les facultés d’éducation d’avoir fait pression pour que cette politique soit adoptée. « Ils ont capturé les discussions lors des États généraux sur l’éducation de 1995-1996 pour avoir plus d’inscriptions », déplore-t-il. Il estime que cette exigence prive aujourd’hui les écoles de passionnés d’histoire ou de mathématiques qui pourraient susciter à leur tour de nouvelles vocations. 

Le chroniqueur craint avant tout les « effets de mode » qui a donné lieu à l’approche pédagogique des compétences transversales à la fin des années 1990, la mainmise sur l’éducation par des groupes qui défendent d’abord leurs intérêts et les politiques hasardeuses destinées principalement à séduire l’électorat. Il salue du même souffle l’engagement des enseignants qui gardent le cap malgré les turbulences. 

« Vous savez, l’école est un milieu particulier. L’enfant y entre à 4 ou 5 ans alors qu’il est le roi à la maison; ses dessins sont bien en vue sur le frigo. Puis il se retrouve dans une classe avec une vingtaine d’autres rois comme lui et doit composer avec cette réalité au moins jusqu’à 16 ans. C’est pas la société adulte non plus. C’est un milieu intérimaire où il doit apprendre à faire sa place. C’est un milieu particulier, mais irremplaçable. On en a pris pleinement conscience quand on a privé les enfants de l’école au printemps », résume-t-il. 

Une autre courbe à aplanir

Éducation

Une autre courbe à aplanir

Serge Denis
Serge Denis
La Tribune
439 000 $. Pas loin d’un demi-million de dollars. Voilà le montant en moyenne qu’une personne gagnera en moins au cours de sa vie si elle n’obtient pas son diplôme de secondaire, selon une étude citée par Lisa Rodrigue, directrice générale adjointe aux affaires éducatives au Centre de services scolaire de la Région-de-Sherbrooke.

Responsable du dossier de la persévérance scolaire dans ce qui était jusqu’à l’hiver dernier la Commission scolaire de la Région-de-Sherbrooke, l’ex-enseignante ne manque pas d’arguments pour convaincre les jeunes de terminer leur parcours secondaire. « Les statistiques sont éloquentes, dit-elle. Ça va du salaire annuel de 15 000 $ plus faible en moyenne que ceux qui finissent leur secondaire, aux problématiques familiales, à la population carcérale, au taux de suicide, à la santé psychologique, au taux de participations aux élections, etc. On a même une espérance de vie de sept ans supérieure avec un diplôme », énumère-t-elle avec conviction. 

Les taux de décrochage, qui avoisinaient les 30 pour cent chez les garçons et 16,5 pour cent chez les filles pour une moyenne de 22 pour cent au début du siècle, ont forcé le gouvernement à prendre les grands moyens pour renverser cette tendance. Les efforts ont porté fruit, puisque la moyenne globale a baissé à 13 pour cent (16 % chez les garçons et 10 % chez les filles) autour de 2016 avant d’entreprendre une légère remontée depuis. Preuve que la partie n’est jamais gagnée!

Lisa Rodrigue le sait trop bien, une bonne part des causes de décrochage relève davantage de la vie des élèves à l’extérieur des établissements scolaires. « Il y a des facteurs familiaux en cause, mais aussi des considérations socio-économiques. Bref, plusieurs élèves sont issus de milieux où l’école n’est pas très valorisée. » Pour d’autres, ce seront les échecs répétés et l’anxiété qui les pousseront vers le décrochage. 

Responsable du dossier de la persévérance au Centre des services scolaires de la Région-de-Sherbrooke, Lisa Rodrigue ne manque pas d’arguments pour inciter les jeunes à terminer leur parcours secondaire.

Les initiatives se sont multipliées depuis 20 ans pour relancer l’intérêt des jeunes envers leurs études. La Chaire de recherche de la Commission scolaire de la Région-de-Sherbrooke sur la réussite et la persévérance des élèves a apporté un élément de réponse à cet enjeu : les enseignants. « On s’est aperçus que le lien maîtres-élèves est fondamental dans la réussite. Dans chaque histoire de raccrochage d’un élève en difficulté, il y a un enseignant qui a joué un rôle-clé », souligne-t-elle.


La persévérance scolaire est aussi devenue un enjeu plus large depuis 20 ans, puisqu’il ne concerne plus seulement les établissements d’enseignement, mais l’ensemble du milieu. 

Serge Audet avait dirigé la Chambre de commerce de Sherbrooke durant cinq ans quand il a pris les rênes, en 2009, de la toute nouvelle Fondation pour les élèves de la Commission scolaire de la Région-de-Sherbrooke, qui poursuit la même mission avec l’instauration des centres de services scolaires. 

« Ç’a été un défi colossal, surtout pour les garçons, relate-t-il. Ils arrivaient à 16 ans avec une job, une voiture et une blonde et ils avaient l’impression qu’ils étaient riches, qu’ils n’avaient plus besoin de l’école. Maintenant, ils sont mieux informés des conséquences, les employeurs aussi. La mentalité a changé chez eux aussi. La plupart s’assurent maintenant que le travail ne vienne pas diminuer leur intérêt pour les études. Ils adaptent les heures et vont même les réduire s’ils voient que le jeune néglige ses cours. »

Serge Audet constate cet intérêt du milieu des affaires dans les activités de sa fondation. « On n’en est qu’à notre deuxième campagne de financement et nous sommes obligés de refuser du monde pour notre tournoi de golf-bénéfice », se réjouit-il. 

Le directeur général de la Fondation des élèves du CSS de la Région-de-Sherbrooke aime à répéter que son organisation ne s’occupe pas du béton et de l’asphalte, « ça c’est nos taxes qui s’en occupent », mais se réjouit du même souffle de sa contribution au verdissement de la cour de l’école primaire Larocque, dans un des secteurs les plus défavorisés de Sherbrooke. 

Un milieu de vie

Lisa Rodrigue et Serge Audet s’entendent sur un autre point : l’école doit être davantage qu’un lieu d’apprentissage, mais un milieu de vie où l’élève doit développer des talents qui débordent largement du domaine académique. « Combien de jeunes nous ont dit à quel point leur participation à une équipe sportive ou des activités culturelles avait été importante dans leur parcours? » souligne la directrice adjointe aux affaires éducatives au CSS de la Région-de-Sherbrooke.

Le directeur de la Fondation des élèves s’attarde sur l’initiative « Sors de la bulle », née à l’école secondaire Mitchell-Montcalm, qui s’est étendue à l’ensemble du réseau scolaire estrien. « Les élèves se commettent dans un essai littéraire et décident ensemble lequel sera publié l’année suivante dans le cadre du programme. Nous, à la Fondation, on s’occupe de l’édition. Pour plusieurs, c’est leur principal point d’ancrage à l’école. 

« Pour d’autres qui ont des difficultés, reprend-il, il y a le programme Accès 5, où l’élève est accompagné tout au long de son parcours secondaire. Sur 46 élèves inscrits, 43 ont complété leur parcours, se réjouit-il. L’an dernier, une élève est venue nous faire la promesse de revenir nous voir après son cours collégial en arts et technologies des médias en nous assurant que jamais elle n’en serait là sans cet accompagnement. »

Rentrée exigeante

La rentrée en cours s’annonce particulièrement exigeante pour raccrocher le plus grand nombre d’élèves, nombreux à avoir trouvé un emploi depuis mars dernier. « Depuis un bon moment, on a commencé à appeler les plus vulnérables afin de connaître leurs intentions pour cet automne, mentionne Mme Rodrigue. On regarde avec eux comment ils peuvent finir leur parcours. C’est toujours le même discours, mais c’est important de le rappeler. » 

M. Audet s’attend à des moments particulièrement riches en émotions lors du prochain Gala des Bravos, toujours prévu le 3 février 2021, dans le respect des consignes sanitaires, insiste-t-il. « Pour nous, c’est l’occasion de souligner la réussite malgré des parcours parsemés d’embûches. C’est toujours réjouissant de voir ça », s’enthousiasme-t-il.

Treize villages derrière leurs élèves

Éducation

Treize villages derrière leurs élèves

Serge Denis
Serge Denis
La Tribune
Il faut tout un village pour élever un enfant, dit le proverbe africain. Les enseignants et la direction de la polyvalente Louis-Saint-Laurent d’East Angus l’ont pris au pied de la lettre, en 2005, en créant une cité-école destinée à redorer le blason de l’établissement, qui voyait plus de quatre élèves sur dix l’abandonner avant d’avoir obtenu leur diplôme.

En 15 ans, l’école secondaire est passée de cancre à première de classe en réduisant de plus de la moitié le nombre de décrocheurs, résultat d’une mobilisation exceptionnelle avec l’ensemble des municipalités desservies, toutes dans le Haut-Saint-François. « Notre région est classée sixième sur six, selon les indicateurs socio-économiques. C’est une réalité dont on doit tenir compte », note l’enseignant en français Charles Labrie, un des instigateurs de ce projet, toujours aussi enthousiaste à la veille d’entreprendre sa 58e année devant la classe!

Durant les premières années de cette expérience, l’infatigable pédagogue et d’autres enseignants se rendaient eux-mêmes dans les villages afin de remettre les bulletins directement aux parents, trop peu nombreux à aller à leur rendez-vous à East Angus. Ils en profitaient pour rencontrer les élus locaux afin de les convaincre de se faire eux aussi complices de la réussite de leurs élèves. Aujourd’hui, les 13 municipalités desservies soulignent la réussite des élèves qui décrochent un diplôme en leur remettant des bourses allant de 200 à 400 $. 

« On a réussi à développer un sentiment d’appartenance auprès des élèves en faveur de leur milieu, à leur redonner une nouvelle fierté, se réjouit M. Labrie. Ils n’ont plus l’impression de vivre dans un ‘‘trou’’, comme on disait avant, mais dans une communauté qui les soutient, qui a leur réussite à cœur. » Chaque enseignant de la Cité-école parraine un des villages et agit comme courroie de transmission auprès des autorités et des parents. « Maintenant, on a des antennes partout, dans toutes les organisations », ajoute-t-il fièrement.

Ces parrains et marraines n’hésitent pas à prendre la plume dans les journaux locaux afin de souligner les bons coups de leurs élèves. Et on ne parle pas que des performances académiques. Il peut être question d’engagement bénévole, de réalisations personnelles, d’exploits sportifs, d’une contribution artistique, etc. « Maintenant, quand un nouveau conseil municipal arrive en place, on n’a même plus besoin d’expliquer notre démarche, les élus la connaissent très bien et veulent y contribuer », fait remarquer Renée-Claude Leroux, agente de développement, mais organisatrice communautaire dans les faits à la Cité-école depuis 2009. 

Faire une différence

Si la polyvalente Louis-Saint-Laurent s’est assuré la complicité des municipalités pour favoriser la persévérance scolaire, elle ne néglige rien à l’intérieur de ses murs afin de mousser cette volonté de réussir. « L’ensemble du personnel est impliqué et on accompagne l’élève dans ses choix dès la deuxième année de secondaire pour connaître ses attentes, ses motivations, ses difficultés et tout », fait remarquer Mme Leroux. 

La Cité-école ne se limite pas à mener ses élèves jusqu’à leur diplôme, elle leur fait prendre conscience qu’ils peuvent faire une différence dans leur communauté. « On sollicite leur participation à tous les niveaux », mentionne l’organisatrice communautaire, en citant l’exemple de Meagan Reid, qui est devenue, à 18 ans, la plus jeune élue municipale au Québec quand elle a été élue conseillère à East Angus en 2017. « Elle avait été membre du parlement étudiant et ça l’a amenée à s’impliquer dans sa communauté », fait remarquer Mme Leroux.

« La Cité-école, c’est pas juste des mots, reprend Charles Labrie. C’est une expérience. Notre but, c’est que chacun et chacune se sentent bien. Parce qu’une personne heureuse réussira mieux. C’est aussi simple que ça. » L’enseignant se réjouit particulièrement de la réussite de tous les élèves inscrits dans un cheminement alternatif. « Ce sont souvent des élèves qui ont de la difficulté à écouter le même prof plus que 10 ou 15 minutes. Alors on donne la matière, puis on passe à autre chose. On cherche à varier constamment. Ça demande un suivi extrêmement serré de la part des enseignants. On fait ça pendant trois jours. Et les deux autres jours, ils s’en vont en stage. Sur 42 élèves inscrits au programme l’an dernier, aucun n’a abandonné », souligne-t-il fièrement.

Charles Labrie et Renée-Claude Leroux ne comptent pas en rester là, malgré les résultats encourageants. « Tout est en place pour accompagner les élèves, autant à l’école qu’avec nos partenaires dans l’ensemble des municipalités, constate l’organisatrice communautaire. Il ne nous reste qu’à être meilleurs chaque année. » 

« Les parents nous appuient à 97 pour cent, selon un récent sondage, note de son côté l’enseignant. Et la Fondation Louis-Saint-Laurent fait un travail formidable pour soutenir nos initiatives. Les diplômés sont de plus en plus nombreux à contribuer. Nous sommes rendus avec 200 000 $ pour réaliser nos projets liés à la persévérance scolaire. Ça fait une énorme différence! »

École secondaire ou polyvalente ?

Le terme « école secondaire » est devenu en 2001 le seul terme officiel pour définir les établissements où une formation de niveau secondaire est offerte au Québec.

Le terme « polyvalente » a été utilisé jusqu’en 2001 pour désigner les établissements d’enseignement secondaire qui offraient également de la formation professionnelle, en plus de la formation générale. Cependant, de nombreuses écoles secondaires avaient le terme « polyvalente » dans leur nom, comme la Polyvalente Louis-Saint-Laurent à East Angus ou la Polyvalente Montignac à Lac-Mégantic. Ces établissements ont conservé leur nom mais sont bel et bien des écoles secondaires. Marie-Christine Bouchard

L’école au rythme de la maison

Éducation

L’école au rythme de la maison

Lilia Gaulin
Lilia Gaulin
La Tribune
La rentrée scolaire a été tout un casse-tête pour bien des parents. Le port du masque et la distanciation sociale font maintenant partie intégrante de la vie des petits et grands. Cette année, plusieurs familles ont opté pour l’éducation à domicile afin d’éviter la COVID-19.

Selon le ministère de l’Éducation, ce sont 2340 enfants supplémentaires comparativement à l’année dernière qui recevront de l’éducation à domicile cette année. Pour l’année scolaire 2020-2021, au 24 août 2020, 8304 enfants étaient déclarés en enseignement à la maison, comparativement à 5964 pour l’année scolaire 2019-2020 au 10 mars dernier.

L’Association québécoise pour l’éducation à domicile (AQED) a vu son nombre de membres exploser dans les derniers mois. « En général, il a environ 850 familles qui sont membres. Nous avons dépassé les 1500 familles-membres », explique sa présidente, Marine Dumond, en ajoutant que du soutien aux parents est offert par son organisme.

« C’est fort probable que certains parents aient envie, après un moment, de retourner leurs enfants à l’école quand la situation sera plus acceptable. » 

L’école à la maison a évolué au fil des années. La professeure et chercheuse à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal Christine Brabant précise qu’il y a eu une normalisation du phénomène. « Avec l’internet, l’école à la maison est devenue beaucoup plus accessible. Ce n’est plus vu comme un phénomène marginal. C’est maintenant un choix éducatif, comme l’école privée ou l’école alternative. »

Toutefois, le Québec tire de l’arrière. « Les autres pays et les autres provinces ont un service où les enfants peuvent s’inscrire pour recevoir des cahiers et des devoirs qu’ils soient au primaire ou au secondaire. Un enseignant est habituellement attitré pour corriger et recevoir ses travaux. L’enfant obtient son diplôme à la fin de l’année. Depuis au moins 20 ans que le ministère de l’Éducation reçoit des pressions », soutient Mme Brabant. 

Mme Dumond croit que le gouvernement devrait miser davantage sur des formations alternatives en éducation. « Plus il y a de possibilités en éducation, plus on sera en mesure de satisfaire les besoins de chaque enfant. »

De nombreuses motivations poussent les parents à faire l’école à la maison : des raisons familiales, le programme scolaire, le milieu social et une philosophie différente. 

Encadrer les enfants 

L’engagement des parents est primordial dans l’éducation à domicile, comme ils prennent toute la responsabilité de l’éducation de leur enfant. 

La socialisation des enfants peut se faire grâce à des groupes de soutien. « La socialisation primaire se fait dans la famille. Le type de socialisation secondaire qu’on retrouve à l’école est séparé en plusieurs catégories, dont la socialisation par les pairs. Ce sont des choses qui se retrouvent dans les groupes de soutien. La différence est qu’il s’agit de groupes multiâges », soutient celle qui fait sa thèse sur la socialisation. 

Des changements législatifs

Depuis 2018, les parents doivent obligatoirement inscrire leur enfant auprès du ministère de l’Éducation, et ce, annuellement. « Avant le changement législatif, les parents devaient s’inscrire à leur commission scolaire. C’était très inégal d’un endroit à l’autre tant pour les suivis, les collaborations et les relations. Il y avait énormément de familles qui ne s’inscrivaient pas. C’était donc difficile de savoir combien d’enfants précisément étaient éduqués à la maison », évoque Marine Dumond. 

Elle soutient que, malgré le fait que le Québec soit devenu la province la plus exigeante en matière d’éducation à domicile en adoptant cette loi, les gens y ont bien adhéré. « L’intention de la loi m’apparaissait positive. Il y avait énormément de conflits entre certains parents et certaines commissions scolaires. Il y en a qui avaient des exigences totalement déraisonnables et d’autres ne faisaient aucun suivi. » Elle mentionne que la charge administrative est l’aspect qui soulevait le plus de questionnements chez les parents. 

Depuis 2019, les parents doivent viser les mêmes objectifs que le Programme de formation de l’école québécoise. À compter de 2021-2022, les enfants éduqués à la maison devront passer les examens ministériels. 

L’AQED dénonce une perte de liberté éducative. « C’est la beauté de l’éducation à domicile. On peut créer un programme, suivre les intérêts de l’enfant et individualiser l’expérience éducative. » 

Mise en place en 2017, la Table de concertation nationale en matière d’enseignement à la maison est suspendue depuis 2018. 

Mme Brabant estime que la concertation est la clé. « Il faut qu’il y ait une possibilité pour les acteurs scolaires et les représentants des familles de voir au fur et à mesure de quelle manière la pratique évolue comme elle est très complexe. Il y a des enfants handicapés et avec des difficultés d’apprentissage. Il y a des familles qui voyagent, des familles rurales et urbaines. Cette pratique est une soupape pour les différences », explique celle qui est pionnière dans la recherche à propos de l’école à la maison au Québec. Sa première recherche sur le sujet remonte à 2002.

Repousser la routine

Jolianne Forget et son mari ont opté pour l’école à la maison. Dans le système scolaire traditionnel, leur fils Nolan commencerait sa première année et leur fille Élia serait à la maternelle. 

Pour la première fois cette année, elle a dû enregistrer son fils auprès du ministère de l’Éducation. « Comme la maternelle n’est pas obligatoire, je n’étais pas tenue de l’enregistrer et de rendre des comptes. J’ai commencé l’école à la maison un an avant l’entrée à la maternelle de Nolan pour voir si c’était une formule qui pouvait nous convenir. J’ai vraiment accroché. C’est même plus efficace que je pensais. » 

« Je le vois comme une façon de prolonger la petite enfance en étant toujours en famille, et ce, sans être pris trop rapidement dans la routine », explique celle qui en a appris davantage sur l’éducation à domicile grâce à une de ses meilleures amies.  

Les activités et les méthodes d’apprentissage varient. La matinée est souvent utilisée pour des activités physiques ou des sorties au parc entre amis. 

« Nous n’avons pas de temps spécifique. Souvent, on va utiliser la sieste des plus jeunes pour faire des choses qui sont plus scolaires, comme apprendre à lire ou les additions. Les jeux de société permettent aux plus jeunes de s’amuser et aux grands d’apprendre des choses plus précises. Les plus jeunes sont des éponges, ils sont à côté de moi et ils observent. » 

Mme Forget soutient qu’elle ressent les impacts de la COVID-19. « Le comité de l’école à la maison de l’Estrie se réunit minimum une fois par semaine. Les enfants qui font l’école à la maison socialisent ensemble et font des activités. C’est plus difficile avec la pandémie. »

Les préjugés sont constants, selon Mme Forget. « C’est l’aspect le plus difficile. Les gens jugent sans connaître. Ils ont le fameux préjugé que les enfants seront dans une bulle de plastique et qu’ils seront antisociaux. Au contraire, avec les groupes de socialisation, ils sont en mesure de côtoyer tant des jeunes enfants que des adultes. » 

Mme Forget envisage l’école à la maison pour ses cinq enfants. « Je le vois à moyen terme. Je ne suis pas anti-école. Je suis passée par le système traditionnel. Je veux juste essayer de retarder l’entrée dans la routine », résume-t-elle.