Donald Trump

Une tare importante dans la démocratie américaine

ANALYSE / Lors des élections de 2016, Donad Trump s'évertua à affirmer que le système électoral américain était tronqué. Pour une fois, il avait raison. Mais contrairement à ce que Trump pouvait affirmer, si un parti était désavantagé par le système, ce n'était pas les républicains, mais bien les démocrates.
Lors des dernières présidentielles américaines, Trump a reçu trois millions de votes de moins qu'Hillary Clinton. Pourtant, c'est lui qui est devenu président. Cette carence de la démocratie américaine est aussi présente lors des élections des membres de la Chambre des représentants. Dans de nombreux États, les démocrates ont reçu plus de votes, mais ont obtenu moins de sièges.
L'expression de « gerrrymandering » provient du gouverneur Elbridge Gerry qui avait conçu un système de trucage électoral pour diviser les districts électoraux du Massachusetts au début du 19e siècle. Depuis, les grands partis américains l'ont toujours pratiqué plus moins. Ce qui a changé depuis dix ans, c'est la façon systématique et ultra partisane de recourir à ce stratagème par les républicains.
À la suite de l'élection historique de Barack Obama en 2008, différents experts ont proclamé que le parti républicain était pour ainsi dire mort. Pourtant depuis, ce n'est pas le parti républicain, mais le parti démocrate qui s'est effondré.
Ce revirement de situation est largement dû à un petit groupe de stratèges électoraux républicains, dont Karl Rove, Ed Gillespie et Chris Jankowski, qui ont devisé un plan à la fois simple et ingénieux. Ces derniers ont conçu une stratégie sans précédent pour remodeler les districts électoraux dans les États en faveur des républicains.
S'étalant sur plusieurs années, le plan républicain débuta par un redécoupage des districts au plan local pour assurer aux républicains le contrôle du plus grand nombre possible d'assemblées législatives d'État. En effet, il revient à ces dernières, après chaque recensement fédéral, de redessiner les districts électoraux de l'État et ceux du Congrès.
Le « gerrymandering » au niveau local a permis aux républicains de prendre contrôle de 33 des 50 assemblées législatives des États. Ce contrôle leur a ensuite permis de procéder unilatéralement dans 22 États à redéfinir les districts électoraux fédéraux.
La stratégie républicaine a consisté à rendre pour ainsi dire 400 districts fédéraux, sur 435, non compétitifs. Mais alors que les démocrates remportent leurs districts avec des super majorités d'au moins de 65 %, les républicains gagnent avec des majorités légèrement supérieures à 50%.
Ainsi, en 2012, les démocrates ont obtenu 1,4 million de votes de plus que les républicains dans les élections du Congrès à l'échelle nationale. Néanmoins, les républicains ont vu 234 de leurs candidats élus comme représentants au Congrès contre seulement 201 pour les démocrates.
Dans sept États où les républicains ont redessiné les districts, ils ont obtenu en 2012 16,7 millions de voix, comparés à 16,4 millions pour les démocrates. Normalement, on aurait pu s'attendre que les deux partis obtiennent sensiblement la même représentation au Congrès. Or, les républicains ont obtenu dans ces États 73 députés contre seulement 34 pour les démocrates.
En 2010, les républicains, après avoir pris contrôle de l'Assemblée législative du Michigan, ont procédé au redécoupage des 148 districts électoraux locaux et des 14 districts du Congrès. Or, en 2012, le sénateur démocrate fut réélu avec 59 % des votes et Barack Obama remporta l'État avec plus de dix points. Néanmoins, les républicains furent en mesure de conserver le contrôle de l'Assemblée législative et de remporter 9 des 14 postes de représentants au Congrès en dépit du fait que les démocrates ont obtenu 51 % des votes contre 46 pour les républicains.
Lors des élections de 2014, bien que 51 % des électeurs du Michigan votèrent démocrates, les républicains obtinrent 58 % des sièges à l'Assemblée législative de leur État et 61 % des postes de représentants au Congrès.
Une situation similaire s'est produite en Caroline du Nord. En 2012, les démocrates ont obtenu 51 % des votes dans les élections pour la Chambre des représentants, mais ils se retrouvèrent avec seulement quatre des treize députés, alors qu'ils auraient dû normalement en avoir sept.
Le « gerrymandering » eut le même effet en Pennsylvanie. Les électeurs de cet État ont réélu Barack Obama avec cinq points d'avance et un sénateur démocrate fédéral par la marge de neuf points. En dépit de cela, les démocrates furent en mesure de remporter seulement cinq des dix-huit postes de représentants au Congrès.
Le processus démocratique a été ainsi faussé pour favoriser constamment les républicains. Dans les cas où la victoire républicaine est serrée, le « gerrymandering » permet de gonfler la taille de celle-ci. Ainsi, lors des élections de 2016, les candidats démocrates au Congrès obtinrent 46 % des voix en Caroline du Nord, mais ils ne réussirent à faire élire que trois représentants sur treize, soit un taux de 24 %.
En solidifiant l'emprise républicaine sur différents États et en transformant la Chambre de représentants en un bastion conservateur, le « gerrymandering » permet aux politiciens républicains de résister avec succès aux changements démographiques et idéologiques de l'électorat.
En ce sens, cette stratégie de trucage électoral corrompt non seulement le système politique américain, mais il le rend aussi beaucoup moins démocratique tout en accentuant sa polarisation.
Gilles Vandal
Professeur émérite à l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke