Une inégalité qui persiste

ANALYSE / Les femmes médecins représentent un rouage fondamental du système américain de santé. En 2017, 46 % des médecins aux États-Unis sont des femmes. Plus encore, plus de la moitié des diplômés en médecine aux États-Unis sont des femmes. Dans certaines spécialités comme la pédiatrie, les femmes représentent 62 % des praticiens.

Une vaste étude menée sur 1,5 million de patients par une équipe de la Harvard School of Public Health et publiée par la JAMA Internal Medicine démontre d’ailleurs que les femmes médecins surpassent leurs homologues masculins dans l’apport des soins. Cette différence de pratique est telle que les femmes médecins américaines sauvent chaque année proportionnellement 32 000 vies de plus que leurs homologues masculins.

Cette disparité dans l’offre de soins médicaux découle du fait que les femmes médecins accordent une plus grande attention à leurs patients que leurs homologues masculins. Centrées plus sur le patient, les femmes médecins adoptent un style de communication visant à encourager et rassurer le patient tout en lui accordant des visites plus fréquentes et plus longues.

Si les femmes médecins aux États-Unis offrent de meilleurs soins, cette approche ne se traduit pas dans le salaire. En fait, c’est même le contraire.

Les femmes médecins sont proportionnellement beaucoup moins payées que leurs homologues masculins dans les autres professions demandant une formation élevée.

Les rapports du Département du Travail démontrent régulièrement que l’écart salarial entre hommes et femmes se réduit avec l’augmentation des études. Les femmes ayant fait des études collégiales ou universitaires gagnent en moyenne seulement 12 % de moins que les hommes ayant un diplôme comparable.

Doximity, une organisation professionnelle regroupant les médecins cliniciens, publie un rapport annuel sur la rémunération des médecins américains. Son rapport de 2017 repose sur une enquête menée auprès de 36 000 médecins américains travaillant au moins 40 heures semaines.

Cette étude révèle que les femmes médecins gagnent en moyenne 91 000 $ de moins que leurs homologues masculins, soit un écart de 26 %. Cet écart salarial dépasse largement la moyenne nationale de 18 % établie pour l’ensemble de la main-d’œuvre selon le rapport du Département du Travail de 2016.

Peu importe les variables utilisées, l’écart salarial persiste. Que la comparaison soit faite sur la base de la spécialité médicale ou d’une région géographique, aucun État, aucune région métropolitaine ou région rurale n’accorde un traitement égal ou supérieur aux femmes médecins.

Même lorsqu’il est ventilé par spécialités médicales, l’écart salarial persiste dans tous les cas. Pour des médecins ayant la même expérience, l’écart salarial en cardiologie est de 18 % (76 000 $) comparé à 19 % (60 000 $) en oncologie et 20 % (89 000 $) en chirurgie vasculaire.

Même en gynécologie, un secteur où les patients sont exclusivement des femmes, les obstétriciennes-gynécologues gagnent en moyenne 14,4 % (36 000 $) de moins que leurs homologues masculins.

C’est en hématologie que l’écart est le plus faible avec 14 % (52 000 $), suivi de près par la neurochirurgie. Toutefois, comme la moyenne de salaire dans cette dernière spécialité atteint 620 000 $, les neurochirurgiennes gagnent en moyenne 93 000 $ de moins que leurs homologues masculins.

Le rapport Doximity dévoile que l’écart salarial est tout aussi important dans des domaines interdisciplinaires comme la médecine du travail, la gastro-entérologie ou la rhumatologie pédiatrique.

Si les médecins noirs gagnent en moyenne 60 000 $ de moins que les collègues blancs, un médecin noir pratiquant dans la même spécialité qu’une femme blanche va gagner plus qu’elle. L’écart salarial entre homme et femmes en médecine, peu importe la race, est un élément incontournable.

Bien que les professeures dans les facultés de médecine accomplissent approximativement le même travail que leurs homologues masculins, l’écart salarial est plus grand. Les projets de recherche servent ici d’éléments de discrimination systémique. Or, les médecins masculins obtiennent 67,5 % de plus de subventions de recherche en argent sonnant que leurs collègues féminins.

En conséquence, seulement 11,9 % des femmes médecins atteignent le rang de professeur titulaire comparativement à 28,6 % pour leurs homologues masculins. Plus encore, les femmes titulaires enseignant la médecine reçoivent en moyenne le même salaire que leurs collègues masculins qui ne sont que des professeurs agrégés.

Dr Anupam Jena, une professeure agrégée à la Harvard Medical School et auteure d’une étude importante sur la rémunération dans la profession médicale explique la persistance de cet écart par la combinaison de trois facteurs. Premièrement, les femmes ont tendance à négocier leur salaire moins agressivement que les hommes. Deuxièmement, les femmes sont moins susceptibles de postuler hors de leur région pour obtenir une augmentation de salaire. Et finalement, les femmes sont victimes de pratiques conscientes ou inconscientes de discrimination.

En 1964, le Congrès américain a adopté une loi sur les droits civils qui rend illégales les pratiques de discrimination basées sur la race ou le genre. Plus de 50 ans après la promulgation de cette loi, nous sommes forcés de constater que l’inégalité des revenus persiste partout aux États-Unis.

Mais au-delà de la persistance d’une discrimination systémique, la disparité salariale en médecine est très révélatrice d’un autre phénomène tout aussi important. Les femmes médecins semblent être plus enclines à privilégier les besoins du patient et à offrir une pratique médicale plus humaine que leurs homologues masculins. Et ce quitte à gagner moins.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.