Le lac Mead, créé par le barrage Hoover dans le Sud-Ouest américain, a vu sa capacité réduite de 39% dans la dernière décennie.

Une guerre de l’eau anticipée entre le Canada et les États-Unis

ANALYSE / Depuis la guerre de 1812, le Canada et les États-Unis possèdent en commun la plus longue frontière paisible du monde. Mais tout cela pourrait bien changer dans un avenir rapproché, à moins que le Canada accepte de faire des concessions substantielles. Les relations canado-américaines pourraient dégénérer bientôt dans une « guerre » pour le contrôle d’une denrée vitale que le Canada possède en abondance : l’eau.

En effet, de vastes régions américaines sont aux prises avec un manque important d’eau. Dans la dernière décennie, l’Ouest américain a connu ses pires sécheresses depuis 500 ans.

Ses eaux aquifères sont devenues à sec et le lac Mead, créé par le barrage Hoover, a vu sa capacité réduite à 39 %. Un simple vol dans le Sud-Ouest américain de Dallas à Los Angeles montre à tout observateur le moindrement attentif comment cette vaste région où vivent plus de 90 millions de personnes est devenue semi-désertique.

Les demandes en approvisionnement en eau pour soutenir l’agriculture et la croissance des villes exercent une énorme pression sur une grande partie du continent. La crise est particulièrement grave en Californie et dans le Sud-Ouest américain, une région spécialisée dans la production de légumes et de fruits.

Par exemple, les besoins en eau en Arizona ne cessent de croître, alors que les villes de l’État sont en pleine expansion. En 1970, l’État avait seulement deux millions d’habitants. Aujourd’hui, il en compte sept et on estime qu’il en aura onze dans 25 ans. Or, les autorités d’Arizona anticipent une grave pénurie d’eau dès 2026.

La rareté de l’eau n’est pas limitée au Sud-Ouest américain. La rivière Missouri qui passe dans le Midwest a vu son débit depuis 2000 réduit d’un tiers à cause de la sécheresse. Même les États de l’Illinois et du Wisconsin, qui ont pourtant un climat nordique, sont incapables de répondre à la demande de leurs résidents.

Le problème de l’eau auquel sont confrontés les politiciens américains est réel et urgent. La rareté de l’eau est en train de se transformer en crise humanitaire aux États-Unis.

Entre 2010 et 2015, le prix de l’eau y a augmenté en moyenne de 41 %. Les autorités estiment que si la hausse des prix se poursuit, 35 % des ménages américains ne seront plus en mesure de payer leur service en eau en 2020.

Or, il appert que le Canada, avec moins de 0,05 % de la population mondiale, contrôle 21 % de l’approvisionnement en eau douce du monde. Aussi, pour répondre à leurs besoins croissants, de nombreux Américains lorgnent naturellement la vaste quantité d’eau douce non utilisée dont dispose le Canada.

Le problème de l’approvisionnement en eau aux États-Unis n’est pas nouveau. Mais il s’est amplifié au cours des décennies. Déjà en 1964, une société d’ingénierie californienne proposait de régler le problème de l’approvisionnement en eau des États-Unis en détournant vers le sud les eaux canadiennes. On parlait alors de construire un immense réservoir long de 800 km. Le premier Pearson était ouvert à l’idée, mais les écologistes de l’époque rejetèrent le projet.

Encore durant les années 1980, Brian Mulroney se montrait sympathique à l’idée de construire un grand canal, tel que proposé par l’ingénieur montréalais Thomas Kierans, pour détourner les eaux de la Baie-James vers les États-Unis. Mais ici encore les résistances l’emportèrent.

En 2001, le président George W. Bush proposa au Canada d’entamer des discussions pour inclure l’eau dans les échanges canado-américains afin d’atténuer des pénuries américaines. La réaction du ministre David Anderson fut alors rapide et sans équivoque. Il n’était pas question d’exporter l’eau canadienne. En dépit de ce refus, le président Bush continua de considérer l’eau canadienne comme la solution logique à une crise imminente.

Toutefois, pour la majorité des Canadiens, l’exportation de l’eau est un sujet brûlant. C’est comme ouvrir une boite de Pandore. En donnant accès aux Américains à notre eau, beaucoup de Canadiens craignent que ces derniers en demandent toujours plus. À la fin, ce sont les écosystèmes canadiens qui seront menacés.

Sous-jacent au présent débat, on retrouve aussi une profonde crainte que les Américains, devenus désespérés, soient tentés de siphonner par la force l’eau canadienne. C’est dans cet esprit que le gouvernement fédéral canadien a renforcé en 2010 les lois interdisant l’exportation de l’eau en large quantité. En 2013, le parlement canadien est allé plus loin en adoptant aussi une loi interdisant à la fois l’exportation en vrac de l’eau et le transfert d’eau vers des rivières internationales.

Lors des accords menant à l’ALE et à l’ALENA durant les années 1980 et 1990, le Canada a refusé d’aborder le thème de l’exportation de l’eau. Or, selon beaucoup d’Américains, l’eau est une marchandise qui devrait faire partie des accords commerciaux. Aussi, ils s’opposent à la politique canadienne qui leur dénie l’accès à cette denrée vitale.

Il faut se rappeler que régulièrement dans l’histoire, la rareté des ressources a engendré des conflits. La « guerre de l’eau » entre le Canada et les États-Unis n’est pas survenue. Mais le problème est de plus en plus pressant. La question est déjà sous-jacente à la présente renégociation de l’ALENA. Or, le président Trump a démontré dans le passé comment il savait susciter l’émotion chez ses compatriotes. Reste à savoir comment le Canada se positionnera.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.