Depuis son élection, Donald Trump a étalé ouvertement sa propre ignorance de l'histoire américaine, soutient notre analyste Gilles Vandal.

Une grave méconnaissance historique

ANALYSE / Depuis qu’il est devenu président, Trump a étalé ouvertement sa propre ignorance de l’histoire américaine. Ses connaissances sont si limitées et reposent sur des croyances si bizarres et erronées que cela en est embarrassant. Cette ignorance peut paraître drôle et sans conséquence à première vue, mais l’incapacité d’un président de donner un sens à l’histoire peut devenir très dangereuse.

Dans une entrevue en mai 2017, il tint des propos si incohérents qu’il ne fit que démontrer comment il pouvait longuement converser sur des sujets qu’il ne connaît pas. Par exemple, en parlant d’Abraham Lincoln comme un grand président, il affirma que « la plupart des gens ne savent même pas qu’il était républicain ». Or, un élève de 3e année du primaire aux États-Unis sait déjà cela.

De même, Trump déclara comment « Frederick Douglass est un exemple de quelqu’un qui a fait un travail incroyable et qui est reconnu de plus en plus ». Ce faisant, il s’exprimait comme si ce dernier était encore en vie, ne sachant évidemment pas que ce grand abolitionniste était mort il y a 150 ans.

Une autre déclaration pour le moins loufoque de Trump découle de son affirmation que le président Andrew Jackson fut choqué par les événements conduisant à la guerre civile et qu’il aurait pu empêcher cette confrontation. Ici, l’interprétation de l’histoire par Trump est à la fois rudimentaire et non ancrée dans les faits.

Si Trump voulait affirmer la prévoyance de Jackson, il montre comment il ne pouvait pas comprendre que cette guerre était inévitable. Plus encore, il fait référence à Jackson alors que ce dernier est mort en 1845, soit 16 ans avant le déclenchement du conflit. Jackson avait donc une connaissance limitée des événements conduisant à la guerre. D’autre part, Jackson était un esclavagiste qui défendait l’esclavage comme institution.

Jackson se classe dans la première rangée des héros américains dans le panthéon de Trump. Ce dernier trouve dans Jackson un modèle à suivre pour sa propre carrière politique. L’admiration de Trump pour Jackson se comprend encore plus si on tient compte de l’anti-intellectualisme et l’anti-élitisme de ce dernier. Par ailleurs, Jackson s’est démarqué par son populisme nationaliste blanc, sa politique génocidaire à l’égard des Amérindiens et sa lutte acharnée contre les banques.

Plus encore, Jackson était un général adulé, direct et dur. L’agressivité qu’il a démontrée tout au long de sa carrière militaire et comme président fournit les ingrédients de base pour justifier l’admiration de Trump à son égard. C’est dans cette perspective qu’il admire non seulement Jackson, mais aussi les généraux Pershing, Patton ou MacArthur.

Il attribue aux grands hommes des qualités presque surhumaines qui leur permettent de changer le cours de l’histoire. Cette admiration le conduit à aduler les hommes forts comme Poutine. Cette admiration sera d’autant plus grande si son héros est autoritaire et se montre capable de désobéir aux ordres pour atteindre ses objectifs. Pour lui, les institutions, les mouvements sociaux, les tendances économiques ou les courants idéologiques sont secondaires.

La superficialité de la connaissance historique de Trump ne touche pas seulement la culture afro-américaine ou l’histoire nationale américaine. Dans sa première rencontre avec Emmanuel Macron, cette même légèreté l’a amené à émettre des inepties comme « vous savez Napoléon a envahi la Russie » et « il était différent de Napoléon III qui a redessiné Paris avec l’aide Haussman ».

Les relations épineuses que Trump a avec l’histoire apparaissent encore plus lorsque le compare avec ses prédécesseurs. À ce niveau, le fossé est particulièrement poignant. Non seulement il se démarque des John F. Kennedy ou Woodrow Wilson qui avaient une formation en histoire, mais aussi de ses deux prédécesseurs immédiats. Alors que George W. Bush était un lecteur vorace de bibliographies présidentielles, il ne s’écoulait pas une semaine sans que Barack Obama parle de Lincoln.

Chaque fois que Trump parle d’histoire, on en retire l’impression qu’il s’émerveille devant les événements comme si c’était la première fois qu’il en prenait connaissance. Ce faisant, Trump démontre un manquement primaire de connaissances et de compréhension des principaux événements du passé de son pays. D’ailleurs, sa méconnaissance de l’histoire américaine apparait clairement dans ses analogies historiques qui sont soit hors contexte ou en contradiction avec les faits.

Le problème avec Trump, c’est que toute chose qu’il ne connaît pas n’existe pas. Les présidents sont souvent seuls à prendre des décisions finales difficiles. Toutefois, ils ont conscience de la situation et n’hésitent pas à recourir à la connaissance historique pour élargir leurs perspectives. L’histoire n’est ni plus ni moins leur pain quotidien. Or, avec Trump, le problème c’est qu’il n’a aucune perspective historique.

Néanmoins, cela ne signifie pas que Trump n’est pas capable d’utiliser l’histoire pour réaliser ses fins. Même s’il ne semble pas a priori avoir une compréhension de l’ensemble des faits qui constituent la réalité et qu’il considère que les différentes versions de l’histoire sont tous égales, il n’hésite pas à recourir à la version qui lui permet le mieux de promouvoir son agenda.

Avoir un sens de l’histoire est essentiel pour un président américain. Un président possédant une grande culture historique est en mesure de savoir que quoi qu’il arrive dans le monde, les États-Unis ne sont pas seuls et que des crises similaires sont déjà arrivées dans le passé. Il peut donc tirer des leçons des expériences passées.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.