Ce qui est terrifiant est surtout d’entendre en 2018 le président des États-Unis, Donald Trump, discréditer et banaliser ce que vivent les femmes présumées victimes d’agressions sexuelles.

Une époque terrifiante pour qui?

ÉDITORIAL / Si l’époque est terrifiante, ce n’est pas parce que la présomption d’innocence est parfois piétinée dans la vague de dénonciations engendrée par le mouvement #MeToo. Ce qui est terrifiant est surtout d’entendre en 2018 le président des États-Unis, Donald Trump, discréditer et banaliser ce que vivent les femmes présumées victimes d’agressions sexuelles.

«C’est une époque vraiment terrifiante pour les jeunes hommes en Amérique, vous pouvez être coupable de quelque chose dont vous n’êtes pas coupable», a déclaré cette semaine le président américain.

«Nous vivons à une époque où vos maris, vos fils, vos frères peuvent accomplir de grandes choses et être accusés de choses horribles. Pensez à vos fils, pensez à vos maris!», a-t-il poursuivi plus tard devant des milliers de partisans du Mississippi.

Et les filles, les épouses et les sœurs? Il faudrait aussi penser à elles, surtout lorsqu’on s’apprête à nommer un juge à la Cour suprême des États-Unis.

Depuis des décennies, voire des siècles, des épouses, des filles et des sœurs sont victimes de choses horribles, d’agressions sexuelles et d’harcèlement.

Depuis des décennies, des filles et des femmes de tous âges sont honteuses, terrifiées et traumatisées parce qu’elles ont été agressées sexuellement. Les années passent mais n’effacent pas leur douleur ni leur sentiment de culpabilité alors que l’agresseur peut multiplier les inconduites sexuelles sans gêne et sans crainte.

Depuis des décennies, des filles et des femmes préfèrent taire ce qu’elles ont vécu. Elles craignent les représailles et de voir étaler leur intimité. Moins de 10 % des agressions aboutissent à des plaintes. Les femmes doutent que leurs proches, leur employeur, les policiers et le système de justice traitent avec célérité et respect leur dénonciation et leur plainte. Elles ont peur qu’on les accuse d’avoir «provoqué» l’agresseur en portant une jupe trop courte, une robe trop moulante. Elles ragent de voir l’immunité et la clémence dont jouissent certains agresseurs.

Mais tout ça n’est rien si un «grand homme», Brett Kavanaugh, tombe de son piédestal au moment où les républicains le veulent à la Cour suprême des États-Unis pour défendre leurs valeurs conservatrices. Les femmes vont bien, selon Trump.

Parce que #MeToo a mis fin au silence honteux de milliers de femmes à travers le monde et leur a donné la force de dénoncer et de porter plainte, parce le mouvement a aussi éveillé ceux qui fermaient les yeux- par calcul ou par couardise- sur les abus dont ils étaient témoins, parce que #MeToo a forcé des gouvernements et des entreprises à se doter ou à revoir leur mode d’intervention, l’époque deviendrait «terrifiante» pour les jeunes hommes?

Il est au contraire temps que les hommes, qu’importe leur âge, leur fortune ou leur statut ,comprennent que l’époque où ils pouvaient impunément poser leurs mains baladeuses sur leurs employées ou leurs collègues de travail, imposer leur désir, forcer une femme à avoir une relation sexuelle avec eux est du passé. Ils s’exposent dorénavant aux dénonciations, aux accusations, aux procédures judiciaires. Ce n’est pas trop tôt.

La présomption d’innocence en souffre parfois? Bien sûr, il faut s’en inquiéter. Changer une victime pour une autre, créer une autre forme d’injustice ne nous avance pas.

Mais se soucier de la présomption d’innocence peut se faire sans minimiser ce que vivent les présumées victimes d’agressions sexuelles, sans ridiculiser leur témoignage, sans remettre grossièrement en cause leur crédibilité, sans tenter de se faire du capital politique en «victimisant» les accusés et en s’attaquant aux présumées victimes.

C’était trop attendre d’un Donald Trump qui a bien peu de respect pour les femmes et qui n’a aucun scrupule à entacher la crédibilité du plus haut tribunal de son pays.