Gilles Vandal
Le grand courant conservateur américain qui avait trouvé un ancrage dans le parti républicain en 1912 se considère aujourd’hui comme étant orphelin dans un univers politique américain venteux et froid dirigé par Donald Trump.
Le grand courant conservateur américain qui avait trouvé un ancrage dans le parti républicain en 1912 se considère aujourd’hui comme étant orphelin dans un univers politique américain venteux et froid dirigé par Donald Trump.

Une disparition appréhendée du parti républicain?

Chronique / Max Boot, George Conway, David Frum et George F. Will ont tous en commun d’être de très grands représentants de la pensée conservatrice aux États-Unis. Mais ils ont aussi comme point d’ancrage d’être farouchement anti-Trump. Ces penseurs sont soutenus par des stratèges républicains tels que John Weaver, Steve Schmidt et Reed Galen, en plus de l’être aussi par de rares représentants républicains comme Justin Amash.

Pour eux, le présent président a tellement perverti le parti républicain que ce dernier a perdu son âme. Ils ne reconnaissent tout simplement pas leur parti dans le Trumpisme. Selon leurs dires, sous l’influence maléfique de Trump, les représentants et sénateurs républicains ont renié les grands principes du conservatisme pour obtenir des gains tactiques temporaires. 

En ce sens, ils rejoignent l’ancien sénateur républicain Jeff Flake qui affirmait tout récemment que la meilleure chose qui pourrait arriver au parti républicain serait de subir une défaite cinglante en novembre 2020. Cette poignée d’éminents penseurs républicains va encore plus loin dans la foulée de la pandémie du coronavirus. Ils se demandent tout bonnement si leur pays pourra survivre à quatre autres années d’une administration Trump.

Ces différents penseurs, stratèges et commentateurs offrent une évaluation à la fois cinglante et émouvante des effets de la présidence de Donald Trump. Selon ceux-ci, Donald Trump a un effet révolutionnaire sur l’évolution de la culture politique américaine en rendant acceptable ce qui était jusque-là considéré comme impensable. Ses discours publics sont remplis d’injures, d’insultes et autres abus de langage. C’est du jamais vu de la part d’un président américain. Or, il se comporte comme si cela était parfaitement normal.

Sous prétexte de refuser de se plier à la rectitude politique, Donald Trump multiplie les mensonges grossiers. Ainsi, sous Trump, les normes présidentielles et l’idée d’être présidentiel sont des concepts vides de sens. Il n’a aucun respect pour les faits et la vérité. Il crée sa propre réalité et a recours sans vergogne à des faits alternatifs. Ce qui est vrai un jour ne l’est plus le lendemain. En ce sens, ses critiques conservateurs lui reprochent de causer des dégâts plus grands que ce que le pays a vécu sous Richard Nixon. Il est littéralement un fossoyeur de la culture et des valeurs politiques américaines.

Pour les penseurs conservateurs, la tragédie découle du fait que les actions de Trump se déroulent aux sus et vus et avec l’assentiment tacite de la direction du parti républicain au Congrès. Ce faisant, depuis 2016, Trump a enterré le conservatisme traditionnel du parti républicain. Et en ce sens, les dommages considérables qu’il cause au parti vont aller bien au-delà de son mandat. S’il obtient un deuxième mandat, ceux-ci seront irrémédiables.

Ces derniers considèrent Trump comme un rustre dont le comportement et le langage grossier et brutal détonnent avec la dignité de sa fonction. Le caractère burlesque de cette tragédie provient du fait qu’une partie du public américain, loin d’être offusqué ou consterné, semble s’habituer aux bouffonneries de son président.

En effet, Trump s’est fait élire en promettant de ne pas respecter la rectitude politique, de renverser les normes établies. Toutefois, les Américains en ont eu beaucoup plus. Il a souillé la présidence par son manque de décence, son manque de civilité, son comportement d’écolier avec son tweeting constant, ses grossières insultes répétitives, son manque de sophistication, son ignorance grasse, son comportement amoral, etc. Décidément, sa prestance détonne avec la dignité affichée par des présidents républicains comme Eisenhower, Ford, Reagan et les deux Bush.

Par ailleurs, ces représentants du conservatisme traditionnel déplorent l’attitude de complaisance de beaucoup de médias qui ne font que rapporter, évitant de trop critiquer les déclarations loufoques ou les sorties intempestives du président. Ce faisant, ces médias deviennent complices indirectes de la stratégie préférée de Trump : donner un spectacle, distraire son public pour éviter que les médias traitent des vrais problèmes.

Ces grands penseurs conservateurs se désolent non seulement du narcissisme évident du président qui affiche son égocentrisme comme un signe de supériorité morale, mais aussi de son ignorance historique qui l’empêche de comprendre les conséquences véritables de ses décisions souvent impulsives. Pire encore, centré totalement sur son autopromotion, il pense tout savoir et refuse d’apprendre de ses erreurs.

Ce que déplorent les penseurs conservateurs consiste au fait que la grande majorité des politiciens conservateurs républicains qui avaient combattu traditionnellement la direction républicaine ont rejoint Trump. Comme Trump obtient un soutien oscillant entre 80 % et 90 % de la base républicaine, ces conservateurs ont tout simplement peur de contester. Trump écrase implacablement toute dissidence.

Ces législateurs républicains sont devenus complices politiquement et juridiquement des actions du président. D’ailleurs, ceux qui ont voulu résister ont finalement vu leur carrière brisée par Trump ou ont tout simplement choisi de se retirer de la vie politique. La base républicaine a pour ainsi dire cessé d’être conservatrice dans le sens traditionnel du mot. Elle adhère dorénavant au Trumpisme. 

Or, la grande majorité des partisans de Trump ne semblent pas se préoccuper du fait que le président viole impunément la Constitution. Même le fameux Freedom Caucus, si opposé à l’égard d’Obama qu’il accusait de se comporter comme un roi, est devenu complètement complaisant envers Trump. Il en va de même des libertariens comme le sénateur Rand Paul.

En somme, le grand courant conservateur américain qui avait trouvé un ancrage dans le parti républicain en 1912 se considère aujourd’hui comme étant orphelin dans un univers politique américain venteux et froid dirigé par Donald Trump. Ironiquement, les représentants de cet illustre courant tirent les mêmes conclusions que les démocrates. Trump est le fossoyeur de l’Amérique.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.