Donald Trump

Une dangereuse transformation de la politique américaine ?

ANALYSE / Depuis un siècle, aucun dirigeant américain n’a autant remis en cause le système politique américain que Donald Trump. Certains croient que sa présidence ne sera qu’un épisode ponctuel de l’histoire. Au fond, il n’est qu’un accident temporaire, résultat d’une réaction populiste, d’un collège électoral déficient et de l’intervention russe. Par contre, d’autres croient que son ascension est plus fondamentale et qu’il marque un réalignement majeur de la politique américaine.

L’histoire nous montre que les démocraties mondiales sont récentes — moins de deux siècles — et qu’elles sont fragiles. Avec l’arrivée de Trump, on assiste au retour d’une ancienne perspective que l’on croyait plus ou moins morte. L’Amérique est d’abord une ethnie, celle des Blancs chrétiens. Les politiques américaines doivent se reconfigurer en conséquence pour répondre aux revendications de ce groupe particulier.

C’est l’idéologie officielle que l’administration Trump promeut. Aux dires de Trump, tous ceux qui ne partagent pas cette perception sont des perdants. La question est de savoir si cette vision peut l’emporter à long terme. En regardant l’abdication morale du parti républicain et la confusion existant au sein du parti démocrate, on pourrait croire que oui.

La surprise depuis trois ans n’est pas Trump. L’individu était bien connu depuis 40 ans. La surprise, c’est le comportement du parti républicain. Comment ce grand parti a-t-il pu entériner des politiques qui contredisent les grands principes (restriction fiscale, libre-échange, politique anti-russe) qu’il a défendus depuis un siècle? Comment le parti de Lincoln, Taft, Goldwater et Reagan a-t-il pu changer aussi vite et aussi fondamentalement d’orientation politique?

En fait, les conservateurs traditionnels fournissent une partie de la réponse. Bien que Trump ait capturé le parti républicain et qu’il se définisse dorénavant comme conservateur, les traditionnels n’adhèrent pas à ce point de vue. Patrick Buchanan va même plus loin. Il décrit Trump non comme un conservateur, mais comme un « radical antiprogressiste » qui serait en fait en guerre à la fois contre les progressistes et les conservateurs.

Dans cette perspective, Trump perçoit les institutions américaines comme des forteresses que les forces libérales auraient capturées. Il faut donc les reprendre et les libérer. Cette approche explique largement sa guerre contre les médias traditionnels, ses politiques de reconfiguration des agences gouvernementales, sa transformation du système judiciaire, etc. 

Mais là où les conservateurs traditionnels sont en désaccord avec Trump, c’est sa tendance à vouloir jeter le bébé avec l’eau du bain. Par exemple, il sape l’autorité morale et la légitimité des institutions comme il l’a fait dans son attaque frontale contre le FBI, une institution considérée comme sacro-sainte par les conservateurs traditionnels. De même, il s’attaque à l’indépendance des tribunaux.

Comme Trump ne respecte pas les règles et le décorum politiques qu’il considère comme ridicules, les conservateurs traditionnels se sentent coincés. Il démontre sa détermination à détruire tout le système pour réaliser ses objectifs et cela, peu importe les coûts. Pour ce faire, il n’hésite d’ailleurs pas à mentir. Sa promotion des fausses nouvelles ne fait que cultiver le cynisme et le nihilisme, deux attitudes contraires aux conservateurs traditionnels. 

Néanmoins, certains observateurs pensent que le changement est plus profond. Les États-Unis seraient donc entrés dans une phase de transition. L’arrivée de Trump refléterait simplement la fin des coalitions politiques et une transformation radicale du système des partis politiques comme on l’avait connu jusqu’ici. La société américaine serait confrontée à une scissure majeure et le réalignement politique refléterait simplement ce phénomène.

Dans cette vision, la société américaine a été fortement fragmentée par le libre-échange, l’immigration, la concurrence internationale et l’automatisation. Par conséquent, un profond fossé social est apparu, opposant les gens selon leur éducation, leur genre, leur race, etc. La force de Trump fut d’être le premier à avoir reconnu ce phénomène. Aussi, il a su courtiser les victimes de ce changement social et obtenir leur soutien. Toutefois, une majorité des Américains ne partage pas cette vision simpliste de la réalité.

À bien des égards, son comportement n’est pas si distinct. Par le passé, bien des chefs populistes sont apparus et ont réussi à attiser leur base politique pour prendre le pouvoir et le consolider en satisfaisant leur base politique. Comme ces derniers dirigeants politistes, Trump n’hésite pas à harasser les médias traditionnels qu’il qualifie d’ennemis du peuple américain.

Plus encore, en recourant à la mobilisation de segments particuliers de la société américaine par un populisme de droite autoritaire, Trump change le cours de l’histoire. Il propose un véritable changement dans la logique de gouvernance. Le paradigme selon lequel les médias traditionnels fonctionnaient depuis le « New Deal » est remis en question. 

Une nouvelle coalition républicaine est ainsi formée autour de grandes entreprises, loin du regard des médias. Ce faisant, il favorise les classes dominantes et promeut l’émergence d’un ordre social et économique de moins en moins égalitaire. En ce sens, Trump propose une véritable révolution. Par sa rhétorique populiste, il cherche à délégitimer l’importance des droits constitutionnels. Avec son idéologie antisystème, il a introduit un processus insidieux d’atrophie et de réduction des institutions politiques et des agences gouvernementales.

Cependant, tout n’est pas négatif. Une coalition de conscience se forme comme les différents mouvements sociaux (femmes, Afro-Américains, jeunes, etc.) le démontrent. Les réactions spontanées à différentes politiques de Trump sont encourageantes. Il retrouve même des dissidents dans plusieurs agences gouvernementales. En somme, une résistance populaire s’organise. La démocratie américaine est encore en vie.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.