Une campagne vide de sens?

Tout le débat entourant la place de l’environnement dans les préoccupations politiques, ici ou ailleurs, met en relief une problématique plus profonde qui touche plusieurs démocraties occidentales : l’absence de projets de société mobilisateurs.

Au Québec, on a actuellement l’impression d’assister à une campagne électorale qui manque d’enjeux signifiants pour les citoyens électeurs. Ce terrible constat concerne l’ensemble de la société, car l’absence de véritables débats pourrait avoir des conséquences importantes sur le taux participation aux élections et d’une manière générale sur l’engagement envers les institutions démocratiques. En ce sens, la démission récente de Nicolas Hulot, ministre français de la Transition écologique et solidaire, est révélatrice d’un phénomène global, où le citoyen sent bien les limites du pouvoir politique et où, faute d’avoir une capacité réelle d’agir, les partis politiques proposent davantage de gérer les « affaires courantes » plutôt que de transformer la société.

Qui est responsable de ce « vide de sens » que l’on ressent en ce milieu de campagne électorale? Attribuer la faute à nos représentants politiques semble naturel. La réalité est cependant plus nuancée et cette campagne, pour l’instant moribonde, est le résultat de plusieurs facteurs qui transcendent largement la classe politique.

Les enjeux supranationaux

La marge de manœuvre des politiciens est extrêmement limitée et surtout, elle dépend de facteurs externes sur lesquels les gouvernements qui se succèdent ont peu de pouvoir. Pensons à l’ALÉNA, à l’environnement ou encore à l’économie pour ne nommer que les plus évidents. Cette difficulté d’agir entraîne un sentiment d’impuissance au sein de la population, sentiment qui a un impact sur l’opinion des citoyens envers la classe politique.

Or, en campagne électorale, les politiciens doivent laisser croire qu’ils peuvent agir sur le monde et qu’ils ont la capacité de transformer la société. Il serait peu rentable au niveau politique d’expliquer banalement que les problèmes sont trop complexes pour pouvoir s’y attaquer. Incapables d’agir ou de dire la vérité, les politiciens sont soumis à une pression qui les oblige à proposer des solutions qui ont peu de chance de se réaliser, ou encore à réduire leur intervention aux préoccupations quotidiennes. Dans les deux cas, les campagnes électorales perdent leur véritable raison d’être. Il faut cependant souligner que les citoyens participent aussi à cette problématique en faisant souvent preuve d’un « aveuglement volontaire » devant des défis qui dépassent largement la capacité d’action des gouvernements.

L’autre facteur qui favorise la « banalisation » des campagnes électorales repose sur les mandats politiques eux-mêmes. La vie démocratique, avec raison, est organisée autour d’une alternance du pouvoir aux quatre ou cinq ans. Les problématiques supranationales sont malheureusement peu compatibles avec la durée des mandats, ce qui oblige la classe politique à éviter de prendre des engagements sur ces sujets, car ils sont potentiellement irréalisables à court terme.

Le rôle des médias

Les médias ont aussi un rôle important à jouer dans cette absence d’enjeux signifiants. L’arrivée des chaînes en continu et de la « politique spectacle » entraînent une couverture médiatique qui favorise les enjeux secondaires. Obligés de nourrir la nouvelle, les médias s’attardent peu aux débats de fond. Tout est souvent organisé pour réduire les explications des politiciens à leur plus simple expression : le fameux « clip » de quelques secondes. Cette politique du « show business », pour paraphraser l’ancien président Ronald Reagan, a pour effet de réduire l’espace public et ultimement l’engagement politique. Peut-on vraiment résumer une annonce en santé ou en éducation par de brèves explications? Depuis quand n’a-t-on pas vu les principaux chefs de partis dans de longues entrevues à la télévision ou à la radio? Quant aux médias sociaux, ils permettent il est vrai un nouvel espace d’expression citoyenne… mais là aussi les explications sont réduites, trop souvent, à de bien courtes phrases.

En réalité, on constate que cette campagne ne suscite ni espoir ni engouement. Cet échec devrait nous inciter à revoir notre modèle de société démocratique afin de remettre les citoyens au cœur du débat. Pour y arriver, cela prendra du leadership de la part des politiciens mais peut-être aussi, et surtout, de l’ensemble de la société civile, car sans elle, toute transformation est peu probable.

Antonin-Xavier Fournier est professeur de sciences politiques au Cégep de Sherbrooke.