Pour le moment Trump ressemble comme politicien à Silvio Berlusconi, un magnat de la presse, ancien dirigeant populiste et ancien premier ministre italien.

Un tournant historique

ANALYSE / Depuis deux siècles, l’histoire politique américaine a connu chaque génération une élection cruciale. Que ce soit en 1828, 1860, 1896, 1932, 1960 ou 1980, ces années furent marquées par un virage important, un recentrage de l’échiquier politique américain. Avec l’élection d’un premier Afro-Américain à la Maison-Blanche, 2008 promettait d’être aussi une élection déterminante.

Toutefois, l’élection de Donald Trump en 2016 vint brouiller les cartes. Ce dernier démontra non seulement une volonté d’éradiquer l’héritage laissé par son prédécesseur, mais il entreprit de balayer les réformes et les programmes que les différentes administrations américaines ont mis un siècle à mettre en place. En ce sens, l’élection de Donald Trump risque fort d’être perçue par les historiens comme une des élections les plus marquantes de l’histoire américaine.

Comme individu, Trump n’a jamais montré de respect des normes et des traditions. Devenu président, il ne le fait pas plus. Ses déclarations incendiaires peuvent apparaître chaotiques. Néanmoins, sa démarche est cohérente et ses politiques pourraient bien avoir de graves conséquences à long terme.

Bien que Trump affiche un dédain vis-à-vis les exigences posées par la conduite des affaires publiques, il change néanmoins de manière très négative, étape par étape, le caractère de la société américaine. Non seulement son administration représente un sérieux test sur la survie de la démocratie américaine, il transforme aussi fondamentalement les institutions et les politiques qui régissent les États-Unis.

En effet, Trump attaque de front l’ordre libéral mis en place après la Deuxième Guerre mondiale. Après avoir menacé de saborder l’OTAN, il dénonça l’accord de Paris sur le changement climatique. Puis, il annonça le retrait américain du Conseil des droits de l’ONU.

Sur le plan du commerce international, après avoir dénoncé l’accord sur le Partenariat transpacifique (PTP), il relança les négociations sur l’ALENA, menaçant de retirer les États-Unis, si Washington n’obtenait pas l’accord désiré. Entre-temps, il lança son pays dans une guerre commerciale avec le Canada, le Mexique, la Chine et la Communauté européenne.

Au plan intérieur, il lança une opération visant la « déconstruction de l’État administratif ». Non seulement il entreprit d’abroger coûte que coûte l’Obamacare, mis en place par son prédécesseur, mais il a aussi promu une vaste politique de déréglementation sabordant dans le processus des centaines d’agences. Par ailleurs, il parraina une vaste réforme fiscale qui a réduit l’impôt des sociétés de 35 % à 21 %.

Néanmoins, c’est sur le plan des normes démocratiques que le virage donné par l’administration Trump est le plus dommageable. Son administration a lancé une attaque sans précédent sur les valeurs démocratiques américaines. Cherchant à renverser les acquis des dernières décennies sur les droits civils, Donald Trump n’hésite pas à faire des remarques incendiaires à caractère raciste à l’égard des minorités et des immigrants. Ce faisant, il renforce les mouvements nationalistes et xénophobes blancs.

Toutefois, c’est sur le plan de la politique sociale que la restructuration entreprise par l’administration Trump risque d’avoir le plus de conséquences. L’objectif ultime de ce dernier est d’atrophier les politiques et les programmes sociaux américains. Que ce soit sur le plan de l’avortement, du mariage homosexuel, de la contraception, de l’égalité entre sexes, ou des congés parentaux, l’administration Trump est déterminée à imposer sa vision culturelle de droite sans compromis, ce que les législateurs républicains conservateurs n’ont pas réussi à faire pendant des décennies.

Dès sa première année en fonction, Trump a renversé la position juridique traditionnelle du gouvernement fédéral américain concernant l’arbitrage des conflits de travail, le droit des syndicats, le droit de vote et la loi électorale, la protection des droits civiques, et la protection des homosexuels et des personnes transgenres.

Néanmoins, l’action la plus spectaculaire du nouveau président à long terme est la nomination de deux juges conservateurs à la Cour suprême. Ces nominations, en déplaçant le centre de gravité de cette institution, vont changer la société américaine pour plus d’une génération. Et cela d’autant plus qu’à ces deux nominations s’ajoutent celles d’innombrables juges de cours fédérales inférieures. Clairement, les cours de justice s’orientent vers une interprétation nettement plus conservatrice des lois et de la constitution.

En 2015 et 2016, Trump s’est démarqué par une capacité unique de comprendre la perception momentanée de l’électorat américain, son habileté remarquable d’orateur et son instinct unique pour les « combats de rue ».

Lors de cette même campagne présidentielle, Trump a pris le contrôle dans une lutte serrée du Parti républicain par une combinaison d’opportunisme politique et de démagogie populiste et en cultivant le sentiment antilibéral de la population. Depuis, il a élargi son contrôle en transformant le parti républicain en parti « trumpiste ». Cette réorientation est tout à fait remarquable.

Pour le moment Trump ressemble comme politicien à Silvio Berlusconi, un magnat de la presse, ancien dirigeant populiste et ancien premier ministre italien. Néanmoins, un nombre croissant de commentateurs politiques considèrent que ce dernier est en train d’amener graduellement les États-Unis vers le fascisme. Pour eux, Trump représente ni plus ni moins un nouveau Mussolini. 

De mille et une façons, Donald Trump a déjà donné une empreinte majeure à l’avenir de son pays. En ce sens, l’élection de 2016 représente un événement déterminant et un moment décisif dans l’histoire américaine. Définitivement, peut-être pour de mauvaises raisons, Trump est en passe de devenir un grand dirigeant transformationnel, comme on n’en a pas vu depuis Franklin Delano Roosevelt.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.