Donald Trump

Un président qui rejette la rectitude politique

ANALYSE / Habituellement, les dirigeants politiques suivent des règles préétablies, gagnent ou perdent selon ces règles. Le problème avec Donald Trump, c’est qu’il refuse de le faire et qu’il est prêt à briser toutes les règles du décorum politique. En fait, sa stratégie politique repose essentiellement sur l’intimidation de ses adversaires.

En 1974, dans une vision sombre de la nature humaine, Robert J. Ringer publiait un livre intitulé Winning Through Intimidation (Réussir par l’intimidation). Cet ouvrage décrit les êtres humains comme foncièrement pourris et qu’en conséquence, le seul jeu valable est de gagner à tout prix. Pour cela, il faut le faire sans remords, scrupules ou excuses. Car la réalité est que si vous ne le faites pas, d’autres le feront en vous intimidant. Donc, la recette est d’arriver le premier et d’intimider les autres.

Déjà, enfant, le père de Donald Trump lui avait enseigné que la vie se déroule dans un univers hostile. Tout individu qui ignore cette réalité le fait donc à ses risques et périls. La seule chose qui compte est d’être un gagnant. Cela est vrai autant en politique que dans le monde des affaires. Pour devenir un gagnant, Trump tira la leçon que cela prend « de l’argent, de la publicité et toutes les autres ressources que vous pouvez rassembler ».

En conséquence, non seulement il rejette la politique traditionnelle républicaine, qu’il considère comme stupide, mais il n’hésite pas à en proposer sa propre version pour rendre sa grandeur aux États-Unis. La recette est simple : il s’agit d’affirmer ouvertement que le problème provient des immigrants et que nous n’avons qu’à les traiter d’assassins et de violeurs. C’est ce qu’il a fait en 2015, en 2016, et qu’il continue de faire depuis, plus ou moins ouvertement.

De même, la dernière chose à faire, c’est de s’en excuser. Il ne l’a fait pas après avoir ouvertement qualifié les femmes « de grosses truites, de chiennes, de salopes et de bêtes dégoutantes ». Pour lui, le dirigeant qui suit les règles d’éthique, de politesse ou de respect ne mérite aucune considération. Et cela est aussi vrai, selon lui, dans la sphère politique que dans le monde des affaires.

En recourant à l’intimidation, un individu affiche ouvertement sa supériorité sur ses adversaires. Non seulement il se montre plus intelligent, mais contrairement à ces derniers il démontre son courage et sa détermination à affirmer ce qu’il croit. Et cela même si ses propos ne suivent pas la rectitude politique.

Plus encore, ce qui permet à une personne de gagner n’est pas d’être la plus informée, mais de se présenter comme le dirigeant le plus informé et le plus compétent. Or, pour Robert Ringer, être franc et honnête n’est pas nécessaire. Ce qui compte c’est de se présenter comme le plus intelligent et le plus compétent.

Savoir si cette approche représente de la tromperie est absurde et non pertinent, parce que la politique, comme le monde des affaires, repose essentiellement sur un jeu de tromperie. En somme, fondamentalement, tout le monde est malhonnête.

Dans la perspective de Trump, le jeu est rude, et on n’a pas à présenter d’excuses pour cela. On arrive au sommet de l’échelle pas tant par le travail acharné qu’en sautant par-dessus les autres. Pour cela, l’image est ce qui compte. Votre posture est plus importante que tout ce que vous pouvez dire ou faire. Aussi, rien ne sert de se préoccuper de ce que les autres pensent de vous. La rectitude politique est inutile. Il n’y a pas de récompense pour les perdants.

Alors que la majorité des gens sont peureux, craignent la concurrence et ne cherchent pas à protéger leur territoire, un vrai gagnant prend à l’offensive. Pour lui, la question n’est pas de gagner des batailles ou les débats, mais de gagner la guerre. En politique, ultimement cela signifie obtenir le plus de votes, peu importe les moyens utilisés.

Dans la stratégie politique de Trump, la compétition est toujours sérieuse. Pour gagner, il faut donc déchainer une force massive, exploiter toutes les anomalies du système, augmenter les coûts du jeu pour les adversaires et casser les opposants. En conséquence, Trump n’hésite pas à adopter un ton macho et à dénigrer totalement ses concurrents. Pour ce faire, il est capable de se montrer impitoyable et méchant. Testant ses propres limites, il n’hésite pas à tromper la concurrence en plagiant avec fierté si nécessaire. Ce qui compte, c’est d’attirer l’attention du public.

C’est la stratégie que Trump utilisa pour gagner en affaires. Il démontra qu’il était prêt à aller jusqu’au bout de la légalité, exploitant dans le processus toutes les failles existant dans la loi sur la faillite. C’est la même stratégie qu’il applique maintenant dans le domaine politique. Adoptant un ton souvent très contradictoire, mais efficace, peu importe la complexité du problème traité, Trump réussit toujours à déstabiliser ses adversaires.

Trump n’a jamais mentionné qu’il a lu Ringer, mais il agit comme s’il l’avait fait. Lorsque l’on analyse la vision exprimée par ce dernier, on retrouve une étrange similitude dans le comportement de Trump affiché à la fois dans sa campagne présidentielle et dans sa façon depuis de gouverner.

Que ce soit sur la façon dont il a dénigré et ridiculisé Mario Rubio, Jeff Bush ou Ted Cruz durant les primaires de 2016 ou la façon pour le moins cavalière dont il a traité encore récemment Theresa May, Justin Trudeau ou Angela Merkel, les ressemblances sont frappantes et le mépris affiché est le même. Trump a bien appris sa leçon. Il représente l’incarnation d’un intimidateur incorrigible.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.