Avec l'entrée en poste de Donald Trump, on assiste à une brisure historique dans le transfert du pouvoir militaire au Pentagone. Le président américain a notamment accordé aux commandants militaires locaux l'autorisation de lancer des raids et des frappes aériennes au Yémen et en Somalie sans l'accord de la Maison-Blanche.

Un dessaisissement sans précédent du pouvoir militaire au Pentagone

Analyse / La supervision du pouvoir militaire par les autorités civiles est un principe fondamental de la démocratie américaine. En concertation avec le Congrès, l'établissement du budget militaire, le déploiement de troupes, la supervision des commandants militaires et la surveillance des campagnes militaires américaines font partie des pouvoirs attribués aux présidents américains.
Que ce soit lors de la guerre civile, la Deuxième Guerre mondiale, la guerre de Corée, la guerre du Vietnam ou les deux guerres en Irak, les présidents américains n'ont pas hésité à se prévaloir de leurs prérogatives militaires.
Lors de la guerre de Corée, le président Truman a limogé le général MacArthur. Par ailleurs, les présidents Eisenhower et Johnson décidèrent unilatéralement d'enclencher des pourparlers pour mettre fin aux guerres de Corée et du Vietnam. Encore récemment, c'est le président Obama qui a établi l'échéancier du retrait américain d'Irak, qui a limité le déploiement américain en Afghanistan et qui a défini la politique concernant l'utilisation des drones.
Néanmoins, les Américains assistent depuis six mois à un revirement majeur dans le contrôle exercé par la Maison-Blanche sur les autorités militaires. Ce changement, instauré par l'administration Trump, est si important que certains observateurs n'hésitent pas à parler d'une rupture historique.
D'après la loi de 1947, établissant le département de la Défense, tout militaire devait attendre dix ans avant de pouvoir accepter un poste civil au sein du département. Un premier accroc au principe du contrôle civil sur le militaire survint en décembre 2016, alors que Trump désigna comme secrétaire à la défense le général James Mattis. Retraité depuis 2013, Mattis a dû bénéficier d'une dérogation spéciale accordée par le Congrès.
D'ailleurs, aucun haut fonctionnaire civil n'a encore été nommé pour effectuer le relais entre le Pentagone et la Maison-Blanche. La gestion courante des affaires militaires relève ainsi directement des généraux. Entre-temps, le nouveau président a signé une série d'ordres exécutifs transférant la responsabilité des décisions militaires au Pentagone.
Tant en Afghanistan qu'en Irak ou en Syrie, Trump a remis la décision de fixer le niveau de troupes nécessaires aux hauts gradés du Pentagone. Ces derniers peuvent ainsi effectivement envoyer des milliers de soldats américains dans les zones de guerre sans obtenir au préalable la signature du président.
De plus, Trump a accordé aux commandants militaires locaux l'autorisation de lancer des raids et des frappes aériennes au Yémen et en Somalie sans l'accord de la Maison-Blanche. Désignés expressément comme zones actives d'hostilité, ces deux pays ont connu depuis une augmentation marquée de raids aériens.
Par ailleurs, le Conseil de sécurité nationale, souvent critiqué par les hauts gradés du Pentagone, a vu son pouvoir diminuer. Ici encore, nous assistons à une brisure historique dans le transfert du pouvoir au Pentagone. D'ailleurs, la décision de Trump représente ici un effort délibéré de renverser les protocoles régissant le contrôle des campagnes militaires mises en place par l'administration Obama.
Lors de la campagne électorale, un groupe de généraux se plaignait du caractère imprévisible de Donald Trump et menaçait même de démissionner en cas de son élection. Depuis, le ton a grandement changé. En grande majorité, ils approuvent son approche militaire. Ils applaudissent la diminution des barrières administratives qui facilite une intensification de la lutte contre les groupes terroristes liés à ISIS et Al-Qaïda.
L'administration Trump a annoncé une augmentation de 54 milliards $ du budget de la Défense, alors qu'elle réduisait de 33 % celui du département d'État. En dépit de cela, le Pentagone considéra la somme allouée à la défense ridiculement insuffisante.
Toutefois, l'abdication de ses responsabilités militaires par l'administration Trump a des implications politiques plus larges. D'une part, la nouvelle administration n'a toujours pas énoncé une approche ou une doctrine stratégique pour justifier un changement majeur de cap.
D'autre part, le nouveau président a de facto renoncé à la stratégie de la « puissance intelligence » mise en place par l'administration Obama qui alliait diplomatie et puissance militaire dans la lutte contre le terrorisme. Les opérations militaires risquent fort de devenir de plus en plus séparées d'une politique étrangère globale.
Conséquemment, ces changements ne sont pas anodins. Le danger est réel. Le Pentagone est en mesure de poursuivre une approche militaire plus agressive. Moins sensibles aux scrupules moraux dans la conduite des missions militaires, les États-Unis risquent fort de se retrouver plus profondément impliqués dans des conflits limités.
Aussi, ces ordres exécutifs soulèvent avec raison d'importantes inquiétudes concernant le manque de contrôle de l'administration américaine sur les opérations militaires. Cette préoccupation atteint un point tel que certains observateurs se demandent si Trump est vraiment en mesure de gouverner.
Sa décision de s'en remettre aux militaires pour l'établissement de la stratégie et la conduite des opérations militaires s'explique largement par un désir du président de ne pas porter le blâme pour d'éventuels échecs. Mais dans cette démarche, la grande perdante est la démocratie américaine. Les décisions sont prises en catimini sans aucun débat et sans que le public américain soit vraiment informé des véritables enjeux.
Paradoxalement, cet abandon sans précédent du contrôle civil sur le pouvoir militaire est perçu positivement à Washington. Ce désistement de Trump assure une protection contre d'éventuelles politiques qu'un commandant en chef, considéré par beaucoup comme instable, immature et mal informé, pourrait prendre.
Gilles Vandal est professeur émérite à l'École de politique appliquée de l'Université de Sherbrooke.