Un besoin et un droit

ÉDITORIAL / Les manifestations et occupations de terrains vacants par les associations de locataires, à Sherbrooke et dans plusieurs autres villes de la province, cette semaine, témoignent de l'urgence de mieux répondre aux besoins des ménages à faible revenu.
Elles illustrent aussi deux conceptions opposées : le logement considéré comme un droit ou vu comme un investissement privé.
L'initiative du Front d'action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) et de l'Association des locataires de Sherbrooke (ALS) veut marquer la campagne « Le logement un droit », alors qu'Ottawa doit déposer d'ici la fin de l'année sa Stratégie canadienne sur le logement et que Québec doit revoir son programme Accès-Logis.
Les données du FRAPRU témoignent d'une situation très difficile pour les locataires : à Sherbrooke, par exemple, plus de 6000 ménages consacrent 50 pour cent et plus de leurs revenus pour se loger, selon le recensement de Statistique Canada de 2011, et doivent donc rogner sur leurs autres dépenses (nourriture, médicaments, transport et loisirs).
Cette situation est vécue par davantage de femmes que d'hommes; elle est aussi plus accentuée chez les immigrants.
À cela s'ajoutent les problèmes de logements insalubres, difficiles à chauffer, les préjugés à l'endroit des locataires à faible revenu, le refus de louer aux familles avec des enfants, voire la discrimination à l'endroit de certaines minorités culturelles.
On peut ne pas aimer cela, mais c'est une réalité selon l'Association des locataires de Sherbrooke.
Parallèlement, près de 1000 personnes sont sur la liste d'attente de l'Office municipal d'habitation pour obtenir un logement social.
Et cela alors que le taux d'inoccupation des logements est de 6,4 pour cent à Sherbrooke, selon la Société canadienne d'hypothèques et de logement (SCHL), un sommet en 10 ans, et que de nombreux propriétaires peinent à trouver des locataires et doivent offrir des mois gratuits.
Du reste, le Regroupement des propriétaires d'habitation locatives (RPHL) soutient que le bas coût des loyers à Sherbrooke, combiné aux hausses de taxes foncières et au fort taux d'inoccupation, empêche plusieurs propriétaires d'entretenir convenablement leurs immeubles.
Cette situation paradoxale s'explique, en partie du moins, par une hausse de l'offre de condos et de maisons jumelées en raison d'un accès plus facile à la propriété grâce aux bas taux d'intérêt ces dernières années.
Mais aussi par la situation de pauvreté de nombreux locataires incapables de payer le prix du marché locatif, même s'il est moins élevé à Sherbrooke que dans plusieurs autres villes de la province.
Et le rôle du privé?
Le RPHL se dit conscient des problèmes des locataires à faible revenu et propose que l'État verse une aide financière à la personne pour lui permettre de vivre dans un immeuble de son choix, plutôt que de subventionner le logement social, affirmant que cela coûte plus cher et crée des ghettos.
Mais l'ALS et le FRAPRU ne partagent pas cet avis : ils estiment que cela n'empêchera pas les problèmes de discrimination ni celui des logements insalubres ou mal isolés.
Ils font aussi valoir que subventionner des individus année après année ne règlera pas le problème des personnes à faible revenu, alors que l'aide de l'État pour la construction de logements sociaux constitue un investissement pour l'avenir.
Le logement est un droit en vertu du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, dont le Canada est signataire.
Devant l'ampleur du problème d'accès au logement abordable et de la pauvreté, le FRAPRU réclame la construction de 10 000 logements sociaux par année pendant cinq ans, au lieu des 3000 unités prévues cette année dans la province.
Il serait surprenant qu'Ottawa et Québec se rendent à cette demande, du moins rapidement, mais tous deux ont le devoir de faire davantage pour les locataires à faible revenu.