Gilles Vandal
La stratégie de Donald Trump est simple et efficace. Il demande une loyauté inconditionnelle aux fonctionnaires de l’appareil gouvernemental, comme il le faisait pour ses entreprises privées.
La stratégie de Donald Trump est simple et efficace. Il demande une loyauté inconditionnelle aux fonctionnaires de l’appareil gouvernemental, comme il le faisait pour ses entreprises privées.

Un assaut sans précédent sur les institutions américaines

CHRONIQUE / Je m’apprêtais au début de mars à rédiger un texte sur How Democracies Die, un livre publié par les professeurs Steven Levitsky et Daniel Ziblatt, deux politicologues de l’Université Harvard qui démontrent en long et en large comment les démocraties sont aujourd’hui attaquées dans le monde par les forces de l’autoritarisme. Plus précisément, ils examinent aussi comment la démocratie américaine est assaillie depuis trois ans par Donald Trump. 

Alors que je commençais la revue de ce livre, je reçus par Internet une copie du prochain article de George Packer qui est encore plus percutant. Ce dernier, un grand journaliste et romancier américain, a rédigé un très long article de 30 pages intitulé «The President is Winning his War on American Institutions» qui va paraitre en avril 2020 dans The Atlantic

Packer commence son article en affirmant que les grands bureaucrates à Washington croyaient que grâce à leur contrôle de l’immense machine administrative, ils pourraient aisément dominer Donald Trump. Après tout, celui-ci donnait l’impression d’être dépassé par la gestion de l’appareil fédéral. Et ce, d’autant plus que ces grands bureaucrates, aguerris par une longue carrière dans l’administration fédérale, percevaient le nouveau président comme un individu impétueux, fondamentalement ignorant et inattentif. 

Selon eux, que le nouveau président soit dysfonctionnel et imprévisible, cela importait peu. Il y avait dans l’appareil gouvernemental américain des «adultes» qui pourraient réparer les pots cassés ou déjouer ses politiques les plus extravagantes. Ces derniers étaient convaincus qu’ils étaient «soit plus intelligents que le président, ou qu’ils peuvent tenir bon contre lui, ou qu’ils peuvent protéger l’institution contre ce dernier parce qu’ils comprennent les règles et les règlements et comment cela est censé fonctionner, et qu’ils seront en mesure de défendre l’institution qu’ils aiment ou ont servie auparavant contre ce qu’ils perçoivent comme étant, je dirai en toute neutralité, les actions inappropriées du président.»

En somme, ils sauraient bien dominer le président et déjouer ses politiques, soit par une résistance passive ou en évitant de l’informer de certains dossiers. Aussi, Packer conclut que ces grands bureaucrates se sont tous complètement fourvoyés. Il s’est avéré que Donald Trump était à des années-lumière devant eux. De plus, il note qu’après trois ans de présidence de Trump, tous les «adultes» ont démissionné ou ont été congédiés. Aucun département ou agence gouvernementale n’a échappé à la purge menée par le président. 

Packer argumente que les «adultes» étaient trop imbus d’eux-mêmes et incapables de percevoir les talents politiques particuliers de Trump. Or, ce dernier possède un instinct naturel pour percevoir la faiblesse de chacun de ses adversaires, en plus d’avoir un dévouement fanatique à sa propre personne et une détermination implacable à imposer sa volonté. Plus encore, ces hauts bureaucrates n’ont pas compris l’attitude de nombreux Américains qui savourent le mépris que Trump affiche «pour les normes démocratiques et son absence totale de décence fondamentale».

Packer examine en détail chacun des grands départements ou agences. Il commence par le FBI où les principaux ténors, dont Comey et McCabe, furent renvoyés pour avoir refusé de prêter un serment personnel de loyauté au président et non à la constitution. En plus, dans le cas de James Baker, Trump était irrité par sa détermination à poursuivre ses enquêtes contre la mafia russe.

Les grands généraux Mattis, Kelly et McMaster qui avaient accepté de servir dans l’administration Trump, soit comme secrétaire à la défense, chef d’état-major de la Maison-Blanche ou conseiller à la sécurité nationale, ont tous quitté sans oser critiquer ouvertement le président. Ici encore, au Pentagone, le président veut avoir des généraux qui lui soient personnellement loyaux. 

Au département de la Justice, il a remplacé le juge Jeff Sessions, trop tatillonneux concernant les principes légaux à son goût, qui fût renvoyé pour être remplacé par un homme de main en William Barr. De même, l’assistant procureur général Rosenstein, lui aussi nommé par Trump, a choisi de quitter. Le grand ménage s’est ensuite poursuivi dans le département de Justice.

Mais là où la purge a été la plus grande, c’est au secrétariat d’État. Des centaines de postes de hauts cadres n’ont jamais été pourvus. Et Trump s’est acharné à forcer les diplomates de carrière à quitter le département. La saignée est telle que cela va prendre possiblement une génération pour redonner sa stature à la diplomatie américaine.

La stratégie du président est simple et efficace. Il demande une loyauté inconditionnelle aux fonctionnaires de l’appareil gouvernemental, comme il le faisait pour ses entreprises privées. Pour arriver à ses fins, Trump s’est montré plus brillant que les sages de Washington. Il a trouvé le moyen de contourner le système de contrôle prévu par la constitution, soit la nécessité que la nomination de tout haut fonctionnaire soit entérinée par le sénat. Il utilise une lacune de la loi fédérale qui permet de nommer des hauts fonctionnaires sur une base temporaire. Ainsi, plus besoin de soumettre leur nomination au sénat. En plus, il obtient une loyauté totale de ces personnes dont l’avenir de leur carrière dépend du président.   

Trump avait promis en 2016 de nettoyer le marais à Washington. Mais ce qui est le plus renversant dans cette épuration effectuée par Trump, selon Packer, vient du fait que les gens partent presque silencieusement. Dans le processus, les institutions américaines que les États-Unis avaient pris deux siècles à développer sont fortement ébranlées. 

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.