Donald Trump

Un assaut sans précédent sur la démocratie américaine

ANALYSE / Tous les politiciens sont reconnus pour mentir. Mais ils mentent généralement pour dissimuler temporairement des informations touchant leur réputation ou pour s’attribuer le mérite d’une politique dont ils ne sont pas responsables. Leurs mensonges peuvent servir parfois à faciliter l’adoption d’une législation particulière. Toutefois, leurs mensonges ne sont que des déviations momentanées et ne représentent qu’un bref séjour hors de la réalité.

George W. Bush et son conseiller, Karl Rove, étaient reconnus pour s’être créé un univers parallèle pour justifier la guerre en Irak, en allant jusqu’à affirmer que Saddam Hussein disposait d’armes de destruction massive et qu’Al-Qaïda était de connivence avec les ennemis des États-Unis. Toutefois, Bush et Rove n’ont jamais construit systématiquement un monde imaginaire comme le fait Trump.

Le Washington Post tient depuis le début de la présidence Trump un répertoire des déclarations fausses ou trompeuses effectuées par le président. Au 1er mai 2018, soit après 466 jours, ce dernier avait passé le cap des 3000 fausses déclarations publiques, soit une moyenne de 6,5 par jour. Le New York Times tient un catalogue similaire et arrive à des résultats semblables. Plus encore, en mars et avril 2018, le nombre de fausses déclarations atteignait une moyenne de 9 par jour.

Ainsi, Trump est devenu un véritable Pinocchio national qui catalogue les fausses déclarations et zigzague dans ses changements de position sur une même question comme jamais un politicien ne l’a fait auparavant. Plus encore, il refuse de reconnaître ses mensonges et tergiversations.

Dans les 15 premiers mois de sa présidence, Trump a répété au moins trois fois 113 fausses déclarations. De même, il a 72 fois faussement affirmé avoir fait adopter la plus grande réduction d’impôt de l’histoire américaine, alors que sa réduction ne se classe qu’au 8e rang. De même, il a déclaré faussement 41 fois que les démocrates ne se sont jamais préoccupés des enfants immigrants, programme auquel il a lui-même mis fin. Son déni constant de la réalité est à couper le souffle.

Trump ment tellement que les gens en arrivent à s’y habituer, alors que ses partisans s’en foutent tout simplement. Presque tout le monde se fait à l’idée qu’il ne faut pas prendre littéralement ses déclarations. Ce faisant, Trump a réussi le tour de force de redéfinir de nouvelles normes pour juger de l’exactitude ou de la véracité des déclarations politiciennes.

À partir de la couverte médiatique, on pourrait conclure que les faussetés véhiculées par Trump sont le résultat d’une vision floue et confuse d’une personne qui avait l’habitude d’animer une émission de téléréalité. En somme, les mensonges de Trump ne seraient que le résultat d’erreurs honnêtes. Penser ainsi est le comble de la naïveté.

En effet, Trump ne s’est pas construit un univers fantasmagorique basé sur le mensonge par accident. Cet univers n’est pas le résultat d’une approche malhonnête pathologique. Au contraire, l’approche de Trump repose sur une vaste stratégie politique découlant de sa vision de la démocratie.

D’ailleurs, trop d’observateurs font l’erreur de sous-estimer l’approche de Trump, y percevant simplement le résultat d’un politicien indiscipliné et incohérent. En inondant les médias d’un « flot ininterrompu de mensonges surréalistes » et d’informations inexactes, il sape délibérément la perception que les gens ont de la vérité. Ces derniers ne savent plus quoi penser réellement. Lorsque les fausses nouvelles deviennent omniprésentes, toute nouvelle devient suspecte.

La construction de l’univers politique alternatif proposé par Trump demande beaucoup de discipline. Son approche repose sur la multiplication de petits mensonges qui s’ajoutent à des mensonges plus grands. Une telle approche demande beaucoup de volonté et une cohérence interne pour que les mensonges se renforcent mutuellement.

La vision politique de Trump repose sur la conception qu’il n’existe pas de vraie liberté dans le monde, que le paradigme démocratique n’est qu’un leurre, que toutes les démocraties ne sont que des démocraties dirigées. En conséquence, la clé du succès en politique consiste à influencer les gens en leur donnant l’illusion qu’ils sont libres et que tous les problèmes actuels découlent du fait qu’ils sont mal gérés.

Avec ses mensonges, Trump poursuit un but. Sa stratégie repose sur une logique interne. Il veut remodeler la réalité selon l’univers qu’il a créé. Le but ultime des mensonges de Trump est de saper la démocratie américaine. En ce sens, Trump parle le même langage que les dictateurs. Il est donc logique qu’il ait recours à la même rhétorique populiste.

La base de tout système démocratique repose sur l’atteinte d’un consensus comme moyen de résoudre les différends. Mais pour ce faire, il faut que les acteurs s’entendent sur les termes, acceptent un ensemble commun de faits et de prémisses et respectent certaines règles de base. Sans un minimum de consensus, le fonctionnement de toute société démocratique est rendu impossible.

C’est d’ailleurs ce cri du cœur qu’a lancé Rex Tillerson, ancien secrétaire d’État de l’administration Trump, en mai dernier, dans une allocution devant les cadets de l’Institut militaire de Virginie. Pour Tillerson, le respect de la vérité est primordial pour la survie de la démocratie américaine.

« Si nos dirigeants cherchent à dissimuler la vérité, ou si nous acceptons des réalités alternatives qui ne reposent plus sur des faits, nous, en tant que citoyens américains, sommes sur la voie de renoncer à notre liberté. »

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.