Tuer la poule aux oeufs d'or

La protectrice du citoyen a révélé que le guichet d’accès à un médecin de famille comportait des « failles » importantes. Un terme poli pour dire que ce système fonctionne à pas de tortue. Comment se fait-il que, quoique doté d’un budget astronomique de 37 milliards de dollars, le ministère de la Santé ne parvienne pas à répondre à sa mission première, soit de soigner les gens rapidement? La réponse facile et qui saute aux yeux, c’est justement que les besoins de la clientèle semblent venir loin dans l’ordre des priorités.

Dans un rapport choc, la protectrice Marie Rinfret, constate que la cible de 85 % d’inscription des Québécois auprès d’un médecin de famille n’est pas atteinte. Au Québec, la moyenne se situait à 78,3 % au 31 décembre dernier. L’Estrie s’en tire étonnamment bien, dépassant ce score de près d’un point. Même si notre région arrive en tête de palmarès, elle compte toujours plus de 26 700 patients sur la liste d’attente.

Pour vous donner une idée du délai avant d’être accepté par un médecin de famille en Estrie, voici mon exemple. En avril dernier, j’ai été avisé que mon médecin de famille depuis plus de 30 ans avait cessé de pratiquer. Formulaire d’inscription en ligne dûment rempli, on m’indique que la période d’attente va probablement durer plus de 420 jours. Coup de chance, l’Estrie est l’une des régions où une infirmière communique avec vous pour une évaluation clinique de votre condition. Autre coup de chance, après évaluation, ma période d’attente a été réduite à un peu plus d’un an, 377 jours! Je devrais prendre un billet de loterie!

Le parcours du combattant n’est pas terminé pour autant. La protectrice Rinfret a aussi révélé que des personnes doivent attendre sept mois supplémentaires pour obtenir un rendez-vous avec le médecin qui a bien daigné les accepter parmi sa clientèle.

Le Journal de Montréal a aussi trouvé que moins de la moitié (48 %) des médecins de famille a travaillé quatre jours et moins par semaine en 2016-2017. De fait, le nombre de jours travaillés par les médecins n’a cessé de diminuer depuis le tournant du siècle, la moyenne passant de 214 jours en 1999 à 190 jours en 2017-2018. La généreuse prime salariale consentie par le ministre Barrette n’a pas réussi à convaincre ses ex-confrères de travailler davantage et de prendre plus de patients.

Penaud, le ministre a finalement reconnu devant la presse que si les médecins travaillaient cinq jours par semaine « il n’y aurait pas de problème ». Faut-il lui rappeler que c’est son gouvernement sous le stéthoscope du Dr Philippe Couillard qui a accordé une hausse de salaire de trois milliards de dollars sans exiger de garantie en retour, comme le notait Diane Lamarre du Parti québécois?

Critique en matière de santé de la Coalition avenir Québec, qui pourrait de former le prochain gouvernement, François Paradis a pour sa part jeté le blâme sur le mode de rémunération à l’acte. « Ça ne marche pas pour les patients », convient aussi le médecin et député de Québec Solidaire, Amir Khadir.

Difficile pour un profane d’évaluer la pertinence de la rémunération à l’acte. Il est par contre aisé de constater que le système est embourbé, que le personnel infirmier est à bout de souffle et que le temps d’attente est inacceptable. À jouer ce jeu, le corps médical ne risque-t-il pas de tuer la poule aux œufs d’or?