Gilles Vandal
La Tribune
Gilles Vandal
La fin du siècle américain a été marqué par l'élection de Donald Trump comme successeur de Barack Obama à la présidence des États-Unis.
La fin du siècle américain a été marqué par l'élection de Donald Trump comme successeur de Barack Obama à la présidence des États-Unis.

Trump et la fin du siècle américain

Chronique / Depuis 500 ans, chaque siècle connut l’émergence d’une grande puissance qui le marqua de son empreinte. Au 16e siècle, ce fut celle de l’Espagne. Au 17e siècle, ce fut le tour de la Hollande. Le 18e siècle fut dominé par la France, alors que le 19e siècle le fut par l’Angleterre. Finalement, les États-Unis devinrent incontestablement la puissance dominante du 20e siècle.

Le siècle américain, marqué par une influence démesurée sur la scène mondiale, repose sur la combinaison impressionnante de trois éléments fondamentaux : une prédominance économique, une puissance militaire soutenue par un système d’alliances sans pareil dans l’Histoire et une confiance unique du pays dans ses compétences. Certains historiens n’ont pas hésité à même le comparer à l’Empire romain.

Le siècle américain se distingue d’abord par sa prédominance économique. Dotés de ressources naturelles nationales inégalées et ayant accès grâce à leurs multinationales à celles d’un grand nombre de pays, les industriels américains ont été à même de développer une économie très sophistiquée. Et ce, d’autant plus qu’ils bénéficiaient du meilleur réseau d’universités et de centres de recherche existants.

L’ascendance économique et l’ingénierie américaines ont permis aux États-Unis de se créer et de maintenir des forces militaires sans pareilles. Encore aujourd’hui, l’Amérique effectue près de 50 % des dépenses militaires dans le monde. En plus, cette puissance militaire est assistée par un vaste réseau d’alliances militaires couvrant tous les continents.

Cette combinaison de puissance économique et militaire fut unique. Bien que composant moins de 5 % du PIB mondial, le PIB américain atteignait 40 % des richesses mondiales après la Seconde Guerre mondiale. Encore aujourd’hui, alors que son poids démographique n’a pas changé, son PIB est de 20 % du reste du monde. Lorsque l’on ajoute sa puissance militaire à son poids économique, il n’est pas surprenant que la voix de l’Amérique ait été prépondérante dans la gestion internationale depuis la Première Guerre mondiale.

Or, cette puissance économique et militaire était renforcée par la confiance quasi illimitée de ses dirigeants dans la compétence unique de l’Amérique. Celle-ci pouvait diriger le monde, parce que ses leaders avaient la sagesse et la capacité nécessaires pour surmonter les crises mondiales à venir, qu’elles soient humanitaires, économiques ou géopolitiques.

Le siècle américain débuta vraiment en 1905. Le président Théodore Roosevelt envoya alors la grande flotte blanche, composée de 14 cuirassés, dans un périple autour du monde pour manifester la puissance américaine. Par ailleurs, il arbitra la fin de la guerre russo-japonaise de 1905. Pour cette action diplomatique, il reçut le prix Nobel de la paix.

Cette affirmation du 20e siècle comme étant celui des États-Unis survint en 1917. L’intervention américaine, avec toute sa puissance économique, assura la victoire ultime des alliés en 1918. Plus encore, le président Woodrow Wilson établit le cadre des négociations de la paix avec ses 14 points. Le monde assista alors à l’apparition du véritable espoir de créer un nouvel ordre mondial pacifique, alors que les anciens grands empires européens s’effondraient.

Après un interlude marqué par l’isolationnisme durant les années 1920 et 1930, l’Amérique accepta finalement d’assumer son rôle de leader mondial. Il y eut la création des grandes institutions internationales (ONU, FMI, Banque mondiale, OMS, OMC, UNESCO, etc.), la mise en place du libre-échange mondial marqué par une multitude d’accords commerciaux et l’établissement de vastes réseaux d’alliances militaires comme le NORAD et l’OTAN, en plus de celles en Asie du Sud-Est, au Moyen-Orient, etc. 

Ainsi, tous les éléments étaient enfin en place pour définir le siècle comme étant américain. Ce faisant, l’Amérique s’acquit une réputation unique dans le reste du monde au fil des décennies. La prospérité américaine avait généré partout à l’étranger le mythe du rêve américain. L’Amérique disposait du plus vaste système d’autoroutes, de barrages, de ports, d’aéroports et de gratte-ciel. Tout visiteur étranger était ébloui devant la grandeur et l’opulence américaines. 

En plus de maîtriser l’énergie nucléaire, le génie américain ouvrit la porte à l’intelligence artificielle avec le développement de l’informatique, d’Internet, des médias sociaux, etc. Il n’y avait pas de problèmes — qu’ils soient d’ordre politique, technologique ou économique — que l’Amérique n’était pas capable de résoudre. Plus encore. Elle n’hésitait pas à se lancer des défis comme envoyer un homme sur la lune en moins de 10 ans.

Or, le siècle américain est arrivé abruptement à sa fin en 2016 avec l’élection de Donald Trump. Ce dernier représente l’antithèse même de ce qui a marqué le siècle américain. L’arrivée au pouvoir de Trump a engendré une véritable crise publique aux États-Unis. Cette crise est marquée par une polarisation exacerbée et paradoxalement par le rejet de tout ce qui a fait la grandeur de l’Amérique. 

Trump, dont le populisme mise sur la division raciale et la xénophobie, représente l’apothéose de cet échec. « Comment un pays sérieux a-t-il pu se choisir comme chef de file un narcissique, manifestement incompétent, au long bilan d’échecs et de tromperies? »

Avec ses politiques de retrait américain, ses attaques contre les institutions internationales, son abandon de la défense des droits de la personne, sa croyance en des faits alternatifs, son ignorance de l’Histoire, ses mensonges répétés à l’infini, ses louanges sans réserve à l’égard des dirigeants autoritaires, ses abrogations des traités et accords et ses sorties intempestives, Trump a fait plus que mettre en danger l’ordre international libéral pourtant créé par les États-Unis. Il a démontré que l’on ne pouvait plus se fier à la parole des Américains, que le monde ne pouvait plus compter sur leur leadership.

En ce sens, Donald Trump va passer à l’Histoire comme le fossoyeur de l’Amérique. Avec Trump, le monde a assisté à la fin de la compétence américaine. Alors qu’Obama avait protégé le monde de trois pandémies (H1N1, Ebola et Zika) en 8 ans, Trump a complètement cafouillé dans la gestion du coronavirus COVID-19. Sa gouvernance erratique n’a fait qu’aggraver cette vaste crise humanitaire. Le monde a découvert que l’on ne pouvait plus compter sur l’Amérique. Le siècle américain avait pris fin.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.