Justin Trudeau espère mettre toute l'affaire SNC-Lavalin derrière lui.

Trudeau craindra la parole retrouvée

ÉDITORIAL / Le caucus libéral a traité le dossier de Jody Wilson-Raybould de façon expéditive. L’ex-ministre de la Justice, au centre d’une affaire impliquant la société SNC-Lavalin, a annoncé elle-même que «le premier ministre l’avait disqualifiée du Parti libéral du Canada». Du même coup, elle a confirmé qu’elle ne serait plus candidate pour le parti dans la circonscription de Vancouver-Granville lors des élections de l’automne prochain.

Le premier ministre Justin Trudeau a aussi annoncé que l’ex-ministre de la Santé Jane Philpott subissait le même sort. Mais cette affaire n’a pas connu son ultime dénouement.

Depuis sa démission à la mi-février, c’était un secret de Polichinelle que Jody Wilson-Raybould devait subir les foudres du parti. Plusieurs voix au caucus libéral en appelaient ainsi. Elles sont devenues une clameur vendredi, lorsqu’elle a rendu publique une conversation avec Michael Wernick, l’ex-greffier du Conseil privé. Échanges qu’elle avait enregistrés, dans une pratique qualifiée par certains de légale, mais immorale.

Il n’empêche que c’est une erreur pour Justin Trudeau et le caucus du Parti libéral du Canada.

Un vieux proverbe avance qu’il faut garder ses amis proches, et ses ennemis plus proches encore. De plus en plus, Jody Wilson-Raybould paraissait comme une ennemie, avec les accusations et les allégations qu’elle lançait depuis quelques semaines. Mais tant qu’elle était dans les rangs du parti, elle se trouvait en quelque sorte un peu sous le contrôle — quoiqu’échevelé — du cabinet. Maintenant qu’elle en est exclue, elle et Mme Philpott, qui sait ce qu’elle pourrait encore révéler sur SNC-Lavalin, M. Wernick, M. Trudeau ou ses conseillers. Les deux seront dédouanées et libérées de toute entrave dans leur droit de parole. Les libéraux doivent craindre cette indépendance qui pourrait déchaîner leur franc-parler.

Ce sont deux femmes pleines de ressources. Ce ne sont pas de simples députées d’arrière-ban. Elles ont été nommées ministres dès l’élection des libéraux en 2015 pour cette raison bien précise. Mme Wilson-Raybould avait le double avantage d’avoir du sang autochtone, et elle était la première femme des Premières Nations à détenir ce poste prestigieux à la Justice. Elles ne seront pas muselées juste parce que le premier ministre leur a dit bye bye.

Et pourquoi M. Trudeau a-t-il attendu jusqu’en avril pour agir ? Cela demeurera un peu un mystère. Les troupes libérales espéraient que toute cette histoire finisse par s’étioler par elle-même. Justin Trudeau aura attendu, attendu et attendu encore avant de tirer la «plogue» sur ces deux députées récalcitrantes. Il aurait mieux fait d’attendre encore un peu : rien ne le pressait à agir maintenant.

Dans un certain sens, cette affaire rappelle la relation tendue entre Jean Chrétien et Paul Martin, lorsque ce dernier a été remplacé comme ministre des Finances en 2002. Il n’a pas été exclu du Parti libéral, juste écarté du caucus.

De la même manière, M. Trudeau n’avait pas à les écarter. Les prochaines semaines seront intéressantes.

Entre temps, M. Trudeau espère mettre toute cette affaire derrière lui et derrière son parti. Nous sommes à six mois des élections et le nouveau message libéral est qu’il ne tolérera aucune dissidence. L’avenir nous dira s’il avait raison d’agir ainsi à ce moment-ci, ou si, comme il est à craindre, que cette liberté retrouvée pour Jody Wilson-Raybould et Jane Philpott ne leur permettra pas d’infliger plus de dommage collatéral sur le message libéral.