Trop d'incertitudes

ÉDITORIAL / S'il y a un constat qui se dégage des audiences du comité parlementaire sur le projet de loi fédéral C-45 sur la légalisation de la marijuana récréative à compter de juillet 2018, c'est que tant les policiers du pays que les provinces doutent d'être prêts à encadrer la vente et la consommation du «pot» à compter de cette date.
Sans compter les sérieuses réserves exprimées par l'Association médicale canadienne, qui rappelle que ce produit peut causer une dépendance psychologique, des troubles anxieux et nuire au développement du cerveau chez les jeunes.
On voit donc mal actuellement comment sera atteint le double objectif de ce projet de loi: prévenir la consommation chez les moins de 18 ans et contrecarrer le crime organisé.
Depuis le dépôt de C-45, en avril dernier, plusieurs premiers ministres provinciaux, dont Philippe Couillard, ont déploré publiquement l'empressement du gouvernement Trudeau à légaliser cette drogue.
Ils estiment que cette promesse électorale des libéraux leur laisse trop peu de temps pour légiférer sur l'âge légal de consommation, le modèle de distribution et le prix de vente sur leur territoire.
Le projet de loi prévoit qu'il sera légal de cultiver jusqu'à quatre plants de cannabis à domicile, que les adultes de 18 ans et plus pourront avoir en leur possession jusqu'à 30 grammes de cette drogue.
Mardi, les représentants des policiers du pays ont prévenu le gouvernement qu'ils ne seraient pas prêts à temps pour la légalisation, notamment pour détecter les automobilistes qui ont consommé et débusquer les producteurs qui alimentent le crime organisé.
De plus, la GRC, des criminologues et même des fonctionnaires fédéraux présents aux audiences, soutiennent que la légalisation ne permettra pas de mettre hors jeu le crime organisé.
La légalisation de la marijuana représente un enjeu social majeur tant du point de vue de la santé publique que de la sécurité et ce sont les provinces qui se retrouvent avec le problème.
Le ministre de la Santé du Québec, Gaétan Barrette, dit par exemple qu'Ottawa a omis d'encadrer les «produits dérivés» tels que le hachisch, les huiles et les muffins fabriqués avec du cannabis.
Malgré cela, le ministre fédéral de la Sécurité publique, Ralph Goodale, se dit impatient de légaliser cette drogue et rappelle qu'Ottawa a annoncé des fonds de 274 millions  $ sur cinq ans pour former les policiers et lutter contre l'infiltration du marché légal par le crime organisé.
Il est vrai que le système actuel de prohibition ne fonctionne pas et que la lutte au trafic de drogue coûte des milliards $ à l'État fédéral.
Mais rien de dit, du moins pour le moment, que la légalisation détrônera les groupes criminels, qui pourraient développer un marché parallèle pour offrir de la marijuana à moindre coût aux mineurs.
Encadrer la production et la distribution commande une grande coordination entre les provinces, les services policiers et le monde de la santé.
Et, visiblement, nous n'en sommes pas là.
Pour l'heure, seule l'Ontario a pris les devants: le cannabis récréatif y sera vendu dans des magasins spécialisés, gérés par les sociétés des alcools de la province, mais aux plus de 19 ans.
Le Québec n'a pas encore décidé qui du privé ou du public se verra confier la vente aux consommateurs âgés de 18 ans et plus, mais s'oppose à la production à domicile.
Les autres provinces, résignées, entendent adopter chacune une loi-cadre, mais estiment que tout cela va trop vite.
La légalisation de cette drogue et le fort potentiel de croissance du marché licite font évidemment saliver les futurs producteurs, comme on le voit par exemple avec le projet de 200 millions $ de MYM Neutraceuticals et CannaCanada à Weedon.
Mais, davantage qu'un commerce et une source de revenus pour l'État, la légalisation de la marijuana récréative soulève d'importantes questions de santé et de sécurité publiques et malheureusement, pour l'heure, les provinces sont dans l'incertitude.