Nathalie Plaat
Collaboration spéciale
Nathalie Plaat
Il y a mille façons de guérir. Et que ce jour-là, j’ai guéri ma psyché en réhabilitant mon intuition et ma liberté à faire des choix, en retrouvant un sentiment d’unité, en convoquant les mêmes lieux, les mêmes personnages, pour refermer une boucle traumatique.
Il y a mille façons de guérir. Et que ce jour-là, j’ai guéri ma psyché en réhabilitant mon intuition et ma liberté à faire des choix, en retrouvant un sentiment d’unité, en convoquant les mêmes lieux, les mêmes personnages, pour refermer une boucle traumatique.

Tout me guérit

CHRONIQUE / Se guérir, se reconstruire, se rapailler. Le vocabulaire de la guérison est aussi poétique que celui de la maladie. Il se fait puissant et joyeux, en opposition aux mots-enclumes : tumeur, agressif, mutilant, traumatique, etc

L’ombre et la lumière tenues ensemble dans une même expérience, trouvées parfois dans la même phrase, au détour des échanges avec les médecins, vécues en synchronie dans le corps, comme dans toutes, pourrait-on presque dire, les grandes expériences du vivant.

En cancer du sein, chez les jeunes femmes, j’ai remarqué toute la prudence autour du mot « rémission ». Il y a parfois cette retenue face à la joie, comme si le nombre d’années à récupérer les récidives avait fini par user la capacité à rencontrer la fatalité qui se réinvite. Le bien plus prudent rationnel finit par habiter tout l’espace. On dira qu’on sera content, bien sûr, mais en ayant toujours en tête des statistiques qui, elles, ne sont pas douées pour le champagne. 

Sur mon chemin, je trouve enfin ce jour où les étapes ont commencé à achever. Enfin. 

Terminée l’étape de l’empoisonnement! J’ai marché une dernière fois le corridor menant vers l’ascenseur du 7e, avec sur ma peau le perlant de ma peur et le métal suintant de la dernière dose.  

Au soir, j’ai laissé couler dans ma gorge le mousseux offert par mon voisin et rouler sur mes joues des pleurs qui ressemblent à ceux d’après la naissance donnée. 


« Tu pleures de joie, maman? » « Oui ma belle, je pleure de joie. » 

Tu sais quoi? Je pleure parce que je l’ai fait. Moi, la chochotte qui ne connaissais pas sa force, je l’ai fait. Quelques embolies pulmonaires plus tard, je tiens toujours debout.

Puis, le vide. L’attente. Il s’agit maintenant de passer à la future étape : la chirurgie. Ce n’est qu’à ce moment qu’on saura ce qu’il reste de cancéreux en mon sein et autour. Il faut alors s’asseoir sur son angoisse et traîner un téléphone ouvert en permanence, dans sa poche arrière, en espérant voir le « numéro masqué » nous annoncer notre avenir. Je marche ma ville avec cette pensée que la peur a maintenant toute la place pour réinstaller son empire. C’est ce à quoi l’attente lui sert. Tumeur de la pensée, la terreur se loge dans les scénarios les plus catastrophiques : il faudra m’enlever les deux seins, et on me découvrira des métastases partout, rien n’aura fonctionné, j’aurai été « une cobaye » de plus de la science de mon époque, comme les mères de mes amies, celles décédées du cancer du sein, avant l’an 2000. 


Je marche ma ville et soudain, l'idée, celle qui commence à me guérir.  Je prends le téléphone et compose un numéro composé pour la première fois le 28 janvier dernier. La même voix douce me répond. « Oui, demain, 15h30 ».  

Nous sommes demain. Je suis accompagnée. Je ne conduirai pas seule vers les morceaux de moi. Je n’ai pas remis les pieds à Montréal depuis que j’y ai laissé une femme qui avait jusque-là, eu l’habitude d’être moi, pleurant dans les marches d’une clinique privée. C’est mon amoureux qui conduit. Il regarde la route, retient son souffle et ses mots pendant que nous retournons ensemble sur les lieux du crime. Arrivés à la clinique, je dois travailler fort pour ne pas me dissocier de l’instant.  

Je prends parole, jetant sur les traumas, des symboles.  

On fait ça les humains, se guérir en prenant parole. C’est en ça, entre autres, qu’on se distingue des animaux. C’est en ça que nous ne sommes pas que des corps à soigner. C’est en ça que les mots employés ont un si grand impact sur notre façon de percevoir nos chances de vivre, et notre engagement à guérir, aussi. 

Je dis « Ici, je t’ai appelé dans le Grand Nord pour te dire. »

Je lui dis : « J’étais assise là, sur ce fauteuil. Anne était sur celui-ci. »

Je lui dis : « Regarde, elle qui passe là-bas, c’est elle qui m’a fait la mammographie. »

Je lui dis : « Je le savais. » 

Je lui dis : « J’ai peur. »

Je lui dis. Il écoute et me tient la main.  

Je lui dis : « Je pense que je n’ai plus de cancer en moi, mais je suis terrorisée quand même. »


Même salle d’examen. Même écran échographique. Mêmes yeux doux du chirurgien. Même calme. Il replace la sonde sur mon sein gauche. Je repense aux bottes qui dégoulinaient de neige. Je suis nu-pieds aujourd’hui. C’est l’été, et je n’ai plus besoin de me protéger. Il cherche là où on voyait, en janvier, un continent noir sur fond blanc. Il trouve. Il me regarde et en plongeant dans mes yeux un regard qui me recoud l’âme, il lâche : « C’est des bonnes nouvelles. »

Même masqué, sa confiance me transperce. Sur cet écran, plus aucune trace de tumeur. Plus aucune trace de noir. Oui, bien sûr, ce sera confirmé par la chirurgie. Oui, bien sûr, aux rationnels de ce monde, je dis : « Oui, oui, je sais, je sais, c’est le pathologiste qui, après la biopsie, nous dira si la chimio a fonctionné à 100 %. » Je fais quand même un arrêt sur cette image, et j’imprime ces mots loin en moi : « Excellent overall response to neo-adjuvant chemotherapy. »

Et je rajoute qu’il y a mille façons de guérir. Et que ce jour-là, j’ai guéri ma psyché en réhabilitant mon intuition et ma liberté à faire des choix, en retrouvant un sentiment d’unité, en convoquant les mêmes lieux, les mêmes personnages, pour refermer une boucle traumatique. Tout me guérit depuis. Le vent chaud dans ma ville, la main de mon amoureux, la confiance retrouvée en la vie, en ma force et en ma peur. Et même si la fatalité fait un jour son chemin pour me coucher à nouveau par terre, je lui servirai un verre de champagne, en ne regrettant pas une seule gorgée de joie bue jusque-là.