Témoin de l'aide  médicale à mourir

Tu nous as offert de vivre ta mort avec toi, chez toi.
Une invitation qui allait devenir, de manière insoupçonnée, un des beaux cadeaux qu'il m'ait été donné de recevoir.
Quand tu m'as invitée à être présente, j'ai réfléchi longuement et consulté quelques personnes. Suivant leurs conseils, j'ai d'abord décidé que je partirais après la première injection, car une certaine dégradation de l'aspect de ton corps pouvait survenir assez rapidement. Je craignais, à tort, que je sois prise avec des souvenirs d'images négatives de ton départ. Voir quelqu'un mourir, ça peut être « tough » et, autour de moi, peu de paroles se faisaient rassurantes face à cette expérience que tu nous offrais.
Le moment venu, portée par je ne sais quel mouvement irrationnel, malgré mes craintes et ma nervosité, j'ai choisi de rester.
Sur le coup, et surtout pendant les heures qui ont suivi, beaucoup d'émotions se bousculaient. Puis, peu à peu, l'essentiel s'est précisé.
Ton décès a été un de ces beaux moments de ta vie. Tu étais belle, consentante, curieuse. Déterminée. Nous t'avons vue partir, t'endormir et même essayer de nous dire une dernière chose, mais ton corps dormait déjà. Nous pensons que tu voulais nous dire que tu nous aimais tous.
Ensuite, quand c'était terminé, nous t'avons longuement regardée. Dans ta posture décontractée d'enfant endormie, avec ta chemise à carreaux, tes bas de laine et ta calotte qui était un peu sur le côté à cause de ce morceau de gâteau.
Cet interdit chocolaté que tu voulais tant manger avant de partir ! Celui que nous avons tous mangé ensemble, debout dans ta cuisine.
Ça faisait un mois que tu ne mangeais plus. Et des mois que tu avais une alimentation adaptée à l'état de tes intestins qui menaçaient de bloquer définitivement à tout moment.
Bref, quand ils t'ont tourné sur le côté par précaution pour que tu gardes ce dernier morceau de gâteau, ta calotte s'est déplacée et c'est ainsi qu'elle est restée, te donnant ce petit côté gamine qui te va tant.
À ta demande, nous ne t'avons pas touchée.
Ton corps sans vie est devenu sacré. Nous avions aussi le réflexe de ne pas vouloir déranger ton sommeil. Nous étions plusieurs à voir encore ton ventre se soulever par des respirations, mais ça, c'était notre imagination qui continuait à vouloir te voir vivre.
Nous t'avons regardée longtemps, puis ils sont venus te chercher.
Tu es partie, cette fois un peu plus.
Je réalise aujourd'hui qu'en t'endormant, tu t'es divisée en autant de morceaux que nous sommes à t'avoir aimée.
Tu es mémoire vivante dans nos coeurs.
Tu n'es pas morte, tu es partout.
Tu es là-bas, là-haut, et tellement heureuse d'assouvir ta curiosité, de rencontrer la Divinité et tous ceux qui sont partis avant toi.
En prenant soin de laisser ta bienveillance ici avec nous.
Enseignante jusque dans tes derniers moments, tu nous as ouvert la voie à cette idée de mourir dans la dignité tout en nous ayant montré l'exemple de ne pas baisser les bras face à la maladie.
Traverser la vie en prenant un jour à la fois et de ne jamais rien prendre pour acquis.
Tu as toujours eu le courage d'affronter la maladie pendant de longues années. Quand il n'y a plus eu aucun espoir de vie sans souffrance pour toi et ton entourage, tu as pris le chemin de l'au-delà en toute lucidité.
C'est avec lucidité, émotion et même dans l'humour que tu nous as salué les dix derniers jours de ta vie. Ces dix jours qui nous ont permis de te dire tout ou rien, de pleurer et de rire avec toi. Tu nous as permis d'avoir le temps de nous préparer à ton départ dans la mesure où on pouvait s'y préparer.
Alors que le moment était venu, tu étais dehors à faire autre chose comme toujours. Tu es entrée, as fait tes adieux à ta meilleure amie. Puis tu t'es assise dans ton lit comme une gamine qui s'assoit dans un manège. Le médecin t'a demandé si tu changeais d'idée... Tu t'es alors écriée : non, non -non ! sur un ton qui voulait dire : « Es-tu malade ? »
Et tu es partie, vite de même, si doucement aussi. Allongée dans ton petit wagon, ce train qui passe et que tu ne voulais pas manquer.
Tu es morte. Je n'avais jamais vu une personne mourir, mais Dieu que tu étais une belle morte ! Je ne sais pas pourquoi, mais je ne n'ai pas osé te prendre en photo. J'aurais peut-être dû parce que tout le monde qui te connait aurait aimé te voir assoupie comme cela, belle et bien partie dans ton paradis blanc.
Quelques minutes plus tard, nous avons dansé sur ta toune de Noël de Charlie Brown, celle sur laquelle tu dansais il y a quelques jours encore. Ça nous a fait rire dans nos sanglots. Que tu aurais aimé nous voir danser comme cela autour de toi !
Aujourd'hui, belle amie, je salue ton courage, celui d'être restée debout dans la maladie. Tu as tellement souffert sans jamais te plaindre. Puis, quand est venu le temps, tu as été tellement centrée, prête à partir, dignement, droitement, bellement.
Maintenant, ma vie continue imbibée de cette expérience que tu nous as léguée. J'ai l'impression d'avoir apprivoisé la mort.
Je porte en moi l'image de la petite fille qui s'endort pour commencer, ailleurs, une nouvelle aventure, mais dont l'amour de la vie demeurera bien présent ici, dans nos coeurs, car nous en serons les gardiens.
Deborah Davis, Sherbrooke