Malgré les embûches et les risques pour leur vie de se rendre aux urnes, 2,26 millions d'électeurs ont défié l'Espagne, 2,02 millions ayant dit oui à l'indépendance.

Si, Catalogne

ÉDITORIAL / Hier, les Catalans se sont prononcés à 90 % en faveur de leur indépendance. Ce résultat pour le moins surprenant témoigne du fort ressentiment d'injustice créé par l'Espagne. Madrid a tout fait pour mettre des bâtons dans les roues du gouvernement catalan afin de lui interdire de tenir son référendum. Le pays en sort couvert de honte et ne pourra plus désormais barrer la route des séparatistes, sinon par la force.
Au départ, Madrid avait sans doute la légitimité pour nier les aspirations souverainistes de la Catalogne. Sa constitution proclame en effet « l'indissoluble unité de la nation espagnole ». C'est sur cette base que l'État espagnol a d'ailleurs demandé à la Cour constitutionnelle de déclarer le référendum illégal. Ceci étant dit, l'État espagnol aurait sans doute été mieux avisé de suivre l'exemple écossais de 2014 en négociant les conditions de séparation au préalable.
Le gouvernement de Mariano Rajoy a plutôt choisi de se braquer et d'utiliser la méthode forte. Des perquisitions ont été effectuées dans les médias, des poursuites intentées contre plus de 800 maires, sans compter la saisie de millions de bulletins de vote. Hier, il avait réquisitionné près de 10 000 policiers afin de barrer l'accès aux bureaux de vote. Plus de 900 personnes ont été blessées dans les inévitables affrontements, certaines grièvement. Sans le sang-froid et la ferme détermination des Catalans à exprimer leur droit démocratique dans le calme, le bilan aurait pu être beaucoup plus lourd.
Les Catalans sont parvenus à servir toute une leçon de démocratie au monde entier. Malgré les embûches et les risques pour leur vie de se rendre aux urnes, 2,26 millions d'électeurs ont défié l'Espagne, 2,02 millions ayant dit oui à l'indépendance. Il s'agit d'un taux de participation de 42,3 %, un chiffre exceptionnel compte tenu des circonstances. En 2014, lors d'un exercice référendaire, 35 % de la population avait voté, donnant 80 % des voix au oui.
L'intransigeance du gouvernement espagnol semble avoir fouetté le sentiment nationaliste des Catalans. La fierté des Espagnols est légendaire et Madrid semble avoir négligé cet aspect en interdisant à la Catalogne de se prononcer par voie démocratique sur son avenir.
Ce référendum était bien sûr suivi avec beaucoup d'intérêt par les souverainistes au Québec. Ceux-ci avaient d'ailleurs délégué quelques représentants à Barcelone pour suivre le déroulement du vote. Ils auraient aussi souhaité que le Québec et le Canada interviennent plus directement afin de faire respecter le droit inaliénable des peuples à l'autodétermination. Au mieux, Philippe Couillard aura déploré hier les violences entourant le vote. Sans doute désireux d'éviter de fournir des munitions aux nationalistes québécois, il a sciemment évité de dénoncer cette déplorable attaque contre un exercice démocratique.
Le bonnet d'âne revient cependant à la Commission européenne et au Parlement européen qui ont refusé tout cautionnement au référendum. Ils ont prétexté leur désir de respecter les affaires internes de l'Espagne, quitte à fermer les yeux sur les accrocs à la démocratie. Il est à souhaiter qu'ils réalisent cette grave erreur en favorisant la reprise du dialogue et des négociations entre les deux parties.
Fort de ces 90 % de voix pour le oui, le gouvernement de Carles Puigdemont se sent aujourd'hui pleinement justifié de déclarer unilatéralement l'indépendance de la Catalogne. Une réaction violente de Madrid est donc à craindre. La communauté internationale a l'obligation de se poser en médiateur. La Catalogne deviendra un pays et personne ne pourra maintenant l'en empêcher.