Oublions-nous que c’est l’action citoyenne qui a permis à Sherbrooke de devenir la première ville canadienne à inscrire de façon systématique une notice historique sur ses panneaux de rues et de parcs dès 1994?

Recul de 90 ans avec notre nouveau maire

Quelle « belle » surprise ce matin de lire dans La Tribune (27 novembre) que le comité sur lequel j’œuvre bénévolement depuis exactement 28 ans est aboli par le nouveau maire pour des raisons pour le moins obscures.

J’ai relu l’article trois fois pour être bien certain de réaliser que l’incroyable est vrai : se peut-il que le maire soit si mal renseigné sur le rôle et le fonctionnement du comité ? Ou, si au contraire il l’est, comment peut-il prendre une décision un peu arbitraire, à la Trump ? On ne me fera pas croire qu’aucun conseiller municipal n’est intéressé par la présidence de ce comité. On ne me fera pas croire non plus que la justification du comité ne tient qu’au nombre de citoyens qui s’y adressent.

Le maire semble oublier que, parmi ces citoyens, il y a des promoteurs et que ces promoteurs sont l’équivalent de très nombreux citoyens par le nombre d’entités toponymiques dont ils ont besoin.

Au début de son mandat, l’administration Sévigny avait déjà, sans consultation des citoyens membres du comité : 1) réduit le nombre de citoyens bénévoles du comité de six à trois ; 2) établi une présidence (conseillère municipale) non rémunérée ; et 3) aboli les procès-verbaux ainsi que l’usage des fiches de renseignements pour les nouveaux toponymes (justification des toponymes proposés), qui représentaient une trop grande charge de travail pour les fonctionnaires municipaux. Il faut savoir que les procès-verbaux existaient depuis 30 ans, soit depuis que le comité était devenu un comité municipal en 1985. 

Afin de ne pas perdre des éléments de discussion d’intérêt historique, deux des membres bénévoles, Gérard Coté et moi, rédigions officieusement depuis 2015 des procès-verbaux que nous conservons d’ailleurs précieusement dans nos ordinateurs personnels pour la postérité. Il faut aussi savoir qu’avant le comité de toponymie de la Ville de Sherbrooke, la Ville bénéficiait de l’éclairage d’un comité consultatif mandaté par elle, le Comité de toponymie de Sherbrooke, géré par la Société Saint-Jean-Baptiste du diocèse de Sherbrooke de 1955 à 1956. Et qu’avant ce dernier comité, c’était la Société d’histoire des Cantons-de-l’Est qui assumait ce rôle auprès de la population et de la Ville, et ce, depuis 1927.

Quel retour en arrière nous fait-on subir en abolissant 90 ans d’organismes consultatifs, fonctionnant tous avec des bénévoles ? Que vont faire les fonctionnaires qui n’avaient même pas le temps de rédiger des procès-verbaux ? Allons-nous nous retrouver comme jadis, alors que tout se décidait entre fonctionnaires et promoteurs ? Les citoyens vont-ils aussi se retrouver comme jadis devant des faits accomplis au sortir des réunions du conseil municipal, sans avoir pu se faire représenter à l’aval ? Comment serons-nous certains que le patrimoine immatériel de cette ville continuera à être préservé par des toponymes judicieux, tels ceux que nous côtoyons dans nos déplacements de chaque jour ? Enfin, oublions-nous que c’est l’action citoyenne qui a permis à Sherbrooke de devenir la première ville canadienne à inscrire de façon systématique une notice historique sur ses panneaux de rues et de parcs dès 1994 ?

Alors monsieur Lussier, sachez que la toponymie fait partie du paysage urbain vécu au quotidien et que c’est un excellent moyen, quand c’est bien fait, de camper l’histoire et la géographie de la ville et de la région dans l’esprit des citoyens. J’ose croire que vous ne délaisserez pas tout ce travail de près d’un siècle et que vous vous renseignerez mieux sur le comité de toponymie auprès de personnes, élues ou citoyennes, qui y ont œuvré. (...)

Jean-Marie Dubois
Géographe et professeur émérite
Université de Sherbrooke