Si Québec et les dirigeants du réseau de la santé ont attendu deux ans pour s’attaquer au fléau du temps supplémentaire obligatoire, à la création de postes à temps plein et à la révision des ratios infirmière/patients sécuritaires, ils pourraient bien une fois de plus compter sur leur «vocation» et proposer un sparadrap pour une situation qui nécessite une intervention majeure, écrit notre éditorialiste.

Rangeons le sparadrap

ÉDITORIAL / Est-ce que cette fois sera la bonne pour les infirmières et les patients? Le ministre Gaétan Barrette promet des résultats rapides. La FIQ (Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec) soutient qu’il s’agit d’un point de non-retour. Si le passé est garant de l’avenir, on peut craindre malheureusement qu’on parlera encore de la détresse des infirmières dans 10 ans.

Malgré l’engagement du ministre Barrette, malgré les milliers d’appuis sur Facebook au message d’Émilie Ricard, les infirmières ont intérêt à demeurer vigilantes et à continuer de dénoncer ce qui cloche dans leur milieu de travail depuis plus de 20 ans.

Si Québec et les dirigeants du réseau de la santé ont attendu deux ans pour s’attaquer au fléau du temps supplémentaire obligatoire, à la création de postes à temps plein et à la révision des ratios infirmière/patients sécuritaires, ils pourraient bien une fois de plus compter sur leur «vocation» et proposer un sparadrap pour une situation qui nécessite une intervention majeure.

Il existe plus d’un facteur pour expliquer la dynamique actuelle dans le réseau et le fardeau assumé par le personnel soignant. Les limites budgétaires et la recherche d’optimisation qui fait qu’on considère les soins à une personne âgée ou à un accidenté comme une chaîne de montage chez Toyota n’expliquent pas tout.

Dans sa thèse de doctorat présentée en 2015, Patrick Martin, professeur adjoint à la Faculté des sciences infirmières de l’Université Laval et signataire d’une lettre que nous publions aujourd’hui dans nos pages Opinions, mettait le doigt sur d’autres éléments qui expliquent pourquoi on se retrouve toujours devant le même constat.

M. Martin a constaté que les gestionnaires des établissements tiennent pour acquis que peu importe la surcharge, les infirmières vont sauver les meubles. Interrogé mercredi, le professeur Martin dit tenter «d’éradiquer le discours de la vocation» chez ses étudiantes et étudiants. 

La peur est aussi ressortie comme un des phénomènes centraux de son projet de recherche. La peur de parler, la peur des représailles, la peur de déplaîre aux gestionnaires, la peur d’être associé au syndicat. Il a relevé des pratiques managériales inégalitaires. Il a vu les préceptes de la convention collective relégués au second rang. 

Certes, le chercheur Martin n’a pas interrogé toutes les infirmières du Québec et n’a pas fait le tour de tous les lieux de travail. Plusieurs se reconnaîtront toutefois dans ce qu’il a constaté dans le cadre de son projet de recherche. 

Est-ce aujourd’hui, à moins d’un an des élections, un point tournant, un point de non-retour?

Les réformes engagées depuis 2014 n’ont pas allégé la charge de travail des professionnelles en soins ni mis fin aux heures supplémentaires obligatoires. Pas plus d’ailleurs que l’entente «historique» convenue en 2015 entre le gouvernement et la FIQ.

Chaque partie doit maintenant faire ses preuves. Il faudra une volonté politique ferme et une vigilance indéfectible des syndicats, mais aussi des infirmières sur le terrain, pour corriger en quelques mois une situation qui perdure depuis plus de 20 ans. 

Sans l’effet viral du message d’Émilie Ricard sur Facebook, sans la pression des élections d’octobre, la FIQ prêcherait peut-être encore dans le désert — autant dans l’opinion publique que dans ses rangs — avec son livre noir sur la sécurité des soins, et le ministre et ses gestionnaires continueraient d’ignorer les engagements pris il y a deux ans.

Inspirées peut-être du mouvement de dénonciation #moiaussi, des professionnelles en soins semblent saisir enfin la force de la dénonciation et de la solidarité, et réclament haut et fort des changements pour sauver leur santé et celle de leurs patients. Souhaitons qu’elles ne baisseront pas la voix.