L’ex-sénatrice Céline Hervieux-Payette a, pour soutenir le projet de loi 21, fait un lien entre voile, excision et mariage forcé.

Pour lutter contre les préjugés, rétablir les faits

Lors de la commission parlementaire sur le projet de loi 21, ce jeudi 9 mai 2019, l’ex-sénatrice Céline Hervieux-Payette a, pour soutenir ce projet de loi, fait un lien entre voile, excision et mariage forcé. Plusieurs voix de l’opposition et aussi de la majorité gouvernementale se sont élevées pour dénoncer les excès et les dérapages en lien avec ces déclarations. Les médias l’ont fait aussi cependant, si on a dénoncé les amalgames et la stigmatisation des femmes portant le voile, on n’a pas suffisamment pris le temps de déconstruire ces préjugés et ce faisant, on se rend complices de leur diffusion et renforcement dans la société en général. En effet on ne peut pas en vouloir à la population qui entend de tels propos, d’en être influencée.

Les femmes vivent des exactions depuis fort longtemps et dans toutes les sociétés dans lesquelles le patriarcat a organisé les systèmes et coloré les cultures. Les excisions, les mutilations génitales féminines, les mariages forcés font partie de ces traditions patriarcales qui ont la vie dure et contre lesquelles il faut lutter, en solidarité, en mettant en œuvre des stratégies qui ne blâment pas ni ne culpabilisent les femmes mais qui permettent de soutenir leurs luttes. Pour lutter de manière efficace et solidaire, il est indispensable de faire tomber les mythes sur ces questions et d’éviter absolument de les associer à une population minoritaire au Canada et au Québec, soit les musulmans et musulmanes. Alors quelques faits pour déconstruire les préjugés :

• Les traditions patriarcales d’excision, de mutilations génitales féminines et de mariage forcé n’ont rien à voir avec la religion, quelle qu’elle soit.

• Ces traditions et pratiques traversent les frontières et ne sont pas associées à des états ou systèmes religieux. Pour l’excision et les mutilations génitales féminines, on estime que, au moins 125 millions de jeunes filles et de femmes dans le monde y ont été soumises, dans des pays nombreux et diversifiés dont Djibouti, l’Égypte, l’Érythrée, la Somalie, le Soudan, le Burkina Faso, la Gambie, la Guinée, le Mali, en Inde, en Indonésie, en Israël, en Malaisie, en Thaïlande, aux Émirats arabes unis et dans certaines régions de l’Amérique latine. En Europe et aux États-Unis jusqu’au début des années 1960, des gynécologues et des médecins ont pratiqué des excisions sur les femmes pour lutter contre « l’hystérie, la folie, le plaisir sexuel et le lesbianisme ».

• Les mariages forcés représentent un autre exemple de tradition ancrée dans l’histoire patriarcale, dans la pauvreté et dans une vision figée de la femme-épouse. 700 millions de femmes et 150 millions d’hommes mariés dans le monde l’ont été de force avant leur majorité, selon des estimations de l’ONU en 2016. C’est en Asie du sud que cette tradition est encore la plus pratiquée : le Bangladesh, l’Inde et le Pakistan, le Népal et l’Afghanistan concentrent plus de la moitié des mariages non consentis dans le monde. On peut aussi dans de nombreux pays parler de mariages précoces liés à la pauvreté.

• Autre fait important : de nombreux pays dans lesquels ces pratiques sont traditionnelles, mènent des campagnes pour les éradiquer et plusieurs les ont interdites.  

De manière générale ces pratiques reculent peu à peu grâce à l’allongement de la scolarité, à la baisse de la pauvreté et la prise de conscience des pouvoirs publics et des médias. Par contre il est difficile et long de changer les mentalités ancrées dans des visions patriarcales du monde, et les femmes, de partout, de toutes religions, féministes, athées ont un difficile combat à mener ensemble avec leurs alliés masculins pour en finir avec ces violences.

• Dans les violences faites aux femmes, on ne peut aussi passer sous silence l’utilisation du viol et des agressions sexuelles comme arme de guerre. Et là encore, pas de frontière : du nord au sud, de l’est à l’ouest, le corps des femmes est l’objet de toutes les violences guerrières et militaires. Les États-Unis, la Russie et la Chine ont ainsi refusé de signer une résolution de l’ONU contre le viol comme arme de guerre en avril 2019. 

Alors quels sont les liens entre ces traditions de violence, ces exactions envers les femmes et le port du voile par les femmes musulmanes dans les fonctions publiques au Québec? Hé bien il n’y en a aucun! Si comme l’a dit Me David lors de la commission parlementaire, elles le font pour différentes raisons, il serait d’abord et avant tout utile d’arrêter les associations indues entre traditions ou pratiques opprimantes envers les femmes et les symboles religieux qui font sens, d’abord et avant tout, pour celles et ceux qui les portent. Regardons les faits et cessons le déballage des idées reçues, des stigmatisations et des exclusions. Cessons aussi de toujours pointer le corps des femmes comme objet de lutte dans tous nos conflits politiques et sociaux.

Nous, les femmes, avons de nombreuses luttes à mener avec nos alliés masculins et il est important de bien les cibler au Québec comme ailleurs, pour faire avancer les droits des femmes partout et pour nous allier à celles qui vivent des violences intolérables.

Michèle Vatz Laaroussi
Membre de RIFE, professeure retraitée associée Université de Sherbrooke

Renée B. Dandurand
Secrétaire de RIFE, professeure retraitée INRS

Chantal Doré
Professeure École des sciences infirmières, Université de Sherbrooke

Javorka Zivanovic Sarenac
Présidente de RIFE, Doctorante en travail social à l’Uqàm