Ce contenu vous est offert gratuitement, il ne vous reste plus de contenu à consulter.
Créez votre compte pour consulter 3 contenus gratuits supplémentaires par jour.

Port de Montréal: une supercherie à dénoncer

Yves-François Blanchet
Chef du Bloc québécois
Article réservé aux abonnés
POINT DE VUE / Une loi spéciale adoptée dans la nuit de mercredi à jeudi imposerait le retour au travail des débardeurs du Port de Montréal. Elle imposerait aussi un processus de mise en place d’une convention collective allant lier les syndiqués et les patrons réunis au sein de l’Association des employeurs maritimes (AEM).

On nous a dit que la loi spéciale était nécessaire et inévitable, quoique la mesure soit supposée être extrême et d’exception. En niant le droit à la libre négociation, sa banalisation est nuisible à toutes les travailleuses et à tous les travailleurs du Québec. 

Le Bloc Québécois a pourtant fait une claire démonstration à l’effet que la grève était évitable et que la loi spéciale était non seulement superflue, mais nuisible. Cette démonstration mérite, je crois, qu’on y revienne au moment d’avaler une autre couleuvre.

On nous a aussi dit que le Québec tout entier réclamait une loi spéciale. On vous a ainsi fait confondre la fin et le moyen. Ce que le Québec tout entier, le Saguenay-Lac-St-Jean, la grande région de Québec, la Mauricie, l’Estrie ou la Montérégie, toutes les entreprises ont demandé, c’est que la suspension des activités du Port de Montréal soit évitée ou au pire, limitée. La loi spéciale en est un moyen. Elle n’était ni le seule ni le meilleur.

Expliquons : le 9 avril, l’employeur a modifié unilatéralement l’application d’une convention collective remontant à 2013 (!) afin d’imposer aux travailleurs des horaires à la fois tout nouveaux et hostiles à la conciliation entre travail et vie familiale. Une préoccupation que personne n’oserait reprocher à qui que ce soit d’autre au Québec, qui n’était pas financière et dont l’abandon par l’employeur mettait immédiatement fin à la grève déclenchée le 26 avril. Les débardeurs n’ont pas toujours tort, certainement pas dans ce cas-ci, et leur engagement m’a été confirmé par écrit.

Il s’agissait donc de savoir si la loi spéciale allait permettre ou interdire à l’employeur de trafiquer ainsi à son gré les horaires de travail. Le secrétaire parlementaire de la ministre du Travail, Anthony Housefather, a garanti par écrit lui aussi que oui, la loi interdisait cette pratique par l’employeur.

J’ai ainsi pu présenter aux médias la preuve écrite que la loi interdisant de toute façon la manipulation des horaires et que les travailleurs étaient disposés à reprendre le travail. Il suffisait que l’employeur renonce dès mercredi à l’application de tels horaires pour que le travail reprenne dès ce jeudi matin! La loi spéciale devenait alors inutile et la médiation pouvait continuer.

J’ai questionné le premier ministre à ce sujet mercredi. En 6 questions portant expressément sur les horaires de travail et la loi spéciale, il n’a pas offert une seule réponse sur ce sujet. Le premier ministre, dès le 9 avril, aurait pu faire ce que j’ai proposé à plusieurs reprises : informer l’employeur qu’il ne pourrait pas donner suite aux horaires imposés et qu’il valait alors mieux y renoncer afin d’éviter, ou de raccourcir, l’arrêt de travail que tous redoutaient. Déficit de leadership encore une fois, ou volonté convenue avec la partie patronale de livrer, coûte que coûte et sous ce prétexte une loi spéciale sous couvert de supercherie?

L’autorité morale qui permet à un chef d’État d’intervenir pour le bien commun n’est pas une des forces de Justin Trudeau. Le Bloc Québécois lui a offert une sortie de crise responsable, efficace, rapide et honorable, et il ne l’a pas en apparence ni comprise ni appliquée.

Ce faisant, il est responsable d’une perte de volume d’affaires au Port de Montréal de plusieurs dizaines de millions de dollars, et d’un ralentissement significatif de l’activité économique au Québec en plein chantier pour émerger de la pandémie. La loi spéciale a été votée, et les conservateurs ont repris les mots du Bloc Québécois pour dénoncer le gouvernement, mais ont voté avec le Parti libéral qui s’est comporté, lui-même, comme un conservateur en habit rouge.

Ce qui nous pousse à croire que le gouvernement, avant même la menace de grève par le syndicat des débardeurs, s’était entendu avec la partie patronale. Au prix de plusieurs jours d’inactivité au port, de dizaines de millions de dollars en pertes de volume d’activité consentis par les membres de l’Association des employeurs maritimes et de lourds dommages à l’économie du Québec, le fédéral allait de toute façon livrer une loi spéciale avantageuse à l’employeur. Fâcheuse supercherie qui en dit long sur la culture politique du Parti libéral du Canada.

Ceux qui réaliseront que ce raisonnement est valable ne l’admettront peut-être pas tant la conclusion était écrite d’avance, mais j’ai le souhait qu’ils y réfléchissent avant d’affirmer qu’une opposition à cette déplorable loi est idéologique. Notre opposition était économique. 

Le Bloc Québécois a proposé une solution pour éviter une grève nuisible en pleine pandémie, dans le sens le plus évident des intérêts des travailleuses et travailleurs et des entreprises du Québec. Les libéraux ont choisi de l’ignorer.