Mon œuvre

Plaisirs solitaires

CHRONIQUE / Il y avait longtemps que je n’avais pas peint. Curieusement, j’ai accouché de mes dernières toiles dans ma voiture.

J’accompagnais quelqu’un à un rendez-vous récemment. À défaut d’investir l’heure à faire des courses à la course, prendre un bol d’air ou faire du ménage dans mon cellulaire, j’ai décidé d’attendre. Là. Dans mon auto.

Il pleuvait. L’automne s’installait, et ça a donné lieu à un moment que je qualifierais de parfait.

J’avais besoin de couper le contact. Au sens propre, comme au figuré. Besoin de solitude. De prendre une pause. J’ai donc opté pour rester dans mon habitacle et lever le pied un instant.

C’est une belle image, non ?

Mon but n’était pas de ne rien faire. Je souhaitais simplement ralentir.

J’ai écouté la radio à un poste que j’avais moi-même choisi. Comme si c’était organisé avec le gars des vues, un spécial reggae est venu ensoleiller le moment.

J’ai feuilleté une revue. J’ai salivé devant une recette de pavé de saumon avec son crumble aux noix, sans toutefois me lancer le défi de la concocter le soir même en franchissant la porte de ma maison. J’ai regardé le vent faire valser les branches dans les arbres et les feuilles tomber debout dans la pelouse. Je me suis laissé charmer par leurs coloris. J’ai admiré le tapis d’aiguilles de pin qui m’entourait et les gros pompons de fleurs d’hydrangée maintenant rosés. Bref, je me suis abandonnée à divers petits plaisirs solitaires.

Une espèce de méditation les yeux ouverts. Un moment où j’ai pris le temps de prendre conscience de mon environnement. Où j’ai vécu le moment présent, comme ils disent, et ça m’a fait un bien fou.

On ne prend tellement plus le temps de ne rien faire ou de ne pas faire grand-chose, qu’une simple petite heure « spéciale » volée à une semaine folle prend soudainement des airs de fête au village ! Preuve qu’on devrait le faire tellement plus souvent.

L’art de ralentir est quelque chose qui existe vraiment. Et le plus beau, c’est que la slow life attitude, ça s’apprend.

Le but n’est pas de ne plus rien faire. C’est de faire les choses autrement, en mettant l’accent sur l’expérience au lieu de la performance. C’est apprendre à déconnecter. Ne faire qu’une tâche à la fois. C’est improviser. Jardiner. Relaxer.

Mais ce n’est que la pointe de l’iceberg. Toute une philosophie se cache derrière la slow life. Moi, je vise simplement la première étape : ralentir le rythme. Lâcher prise avant que la soupape saute.

De toute façon, vouloir adopter la slow life parfaitement et rapidement va à l’encontre du principe. L’idée, que je me dis, c’est d’arriver à vivre plus que pas assez de ces petits moments suspendus. Du moins, plus que dans le passé.

J’ai lu qu’une belle façon de s’y mettre serait de pratiquer une activité artistique. Ce qui m’a fait rire.

Ce fameux jour de pluie seule dans mon char, il semblerait que mon besoin de m’arrêter avait quelque chose de viscéral. Après la contemplation, je suis passée en mode création. Là, derrière mon volant, avec mon cellulaire, je me suis mise à prendre des photos à travers mon pare-brise et la vitre de mon toit ouvrant. Les gouttes de pluie qui perlaient sur le verre donnaient au paysage des airs de toiles peintes à la spatule.

Un ami photographe m’a avoué que mes clichés lui rappelaient un certain photographe de presse qui ne se donnait même pas la peine de descendre de sa voiture pour prendre des photos.

— Mais toi, tu repousses les limites de la paresse en n’abaissant pas ta vitre. Ceci dit, ça donne une belle photo que je soupçonne être l’œuvre de ta grande fille, qu’il a ajouté.

Non, c’est réellement de moi. La paresse ? Dans un sens oui, si on ne prend de sa définition que la partie « goût de l’oisiveté », car j’ai bien l’intention de l’intégrer à mon rythme de fou.

Vous n’aimez pas ma toile ? Vous la trouvez moche et jugez ma démarche ?

Sachez que ça me glisse sur le dos comme l’eau sur celui d’un canard.

N’oubliez pas, c’est l’expérience qui compte. Pas le résultat.

Pour moi, ce cliché me rappellera toujours ce jour où j’ai décidé de penser davantage à la décélération. Une prise de conscience faite dans mon auto.

Paradoxale, non ?