Pétro-nostalgie

ÉDITORIAL / Ressusciter Énergie Est? Redémarrer l’exploration pétrolière à Anticosti? Elle est bien étrange, cette soudaine nostalgie qu’ont certains acteurs politiques pour des projets qui sont pourtant morts et enterrés depuis longtemps. Étrange, et un brin inquiétant de la part de gens qui aspirent au pouvoir — ou qui l’exercent déjà.

Dimanche dernier, le chef conservateur Andrew Scheer a promis de relancer le projet de pipeline Énergie Est, qui devait relier l’Alberta aux Maritimes mais qui a été abandonné par son promoteur, TransCanada, en octobre dernier. Son député de Charlesbourg–Haute-Saint-Charles, Pierre-Paul Hus, en a rajouté une couche dans nos pages jeudi, arguant que la demande de pétrole ne disparaîtra pas bientôt et que, dans l’intervalle, les pipelines sont le moyen de transport le plus économique et le plus sécuritaire.

Mercredi, c’était le nouveau ministre provincial des Ressources naturelles, le caquiste Jonatan Julien, qui disait que «s’il y a des projets [d’exploration pétrolière à Anticosti], on va les regarder» — tout en prenant bien soin de qualifier la chose d’«hypothétique».

Cette prudence était fort bien avisée, et pas seulement parce que le premier ministre François Legault a refermé cette porte la journée même («il n’y a aucun intérêt de notre part», a-t-il tranché). C’est que dans le cas d’Anticosti comme dans celui d’Énergie Est, les facteurs qui ont mené à l’échec demeurent en place.

En octobre 2017, TransCanada avait lié l’abandon du projet aux «nouvelles exigences» que le gouvernement Trudeau avait imposé à l’évaluation du pipeline. Peut-être cela a-t-il été la goutte qui a fait déborder le vase, mais il y avait déjà un certain temps que des économistes doutaient de la viabilité de cet oléoduc. Dans ses dernière projections, l’Association canadienne des producteurs de pétrole prévoit qu’en 2030, l’Ouest produira 1,5 million de barils de pétrole par jour (bp/j) de plus qu’aujourd’hui. Or trois autres projets actuellement sur la table (Kinder Morgan, ligne 3 d’Enbridge et Keystone XL) et qui sont tous à des stades plus avancés qu’Énergie Est totalisent une capacité de transport supplémentaire de près de 1,8 million de bp/j.

Certes, en poussant ses projections jusqu’en 2035, l’ACPP arrive à 2 millions de bp/j additionnels, mais l’écart de 200 000 bp/j avec la capacité de transport additionnelle anticipée est très en-dessous des 1,1 million de bp/j qu’Énergie Est amènerait. Bref, ce projet-là n’était tout simplement plus nécessaire d’un point de vue économique et l’on voit bien mal comment il pourrait renaître de ses cendres, même avec un gouvernement conservateur à Ottawa.

Le même genre de question se pose pour l’exploration pétrolière à Anticosti. On n’a jamais été un tant soit peu proche de produire du pétrole là-bas, on n’y a jamais vraiment dépassé le stade des calculs de potentiel théorique. Alors maintenant que les péquistes et les libéraux sont contre cette filière, ce qui ajoute à l’incertitude, quelle entreprise accepterait d’investir temps et argent dans la prospection là-bas sachant qu’elle ne pourra peut-être pas poursuivre ses travaux au-delà du présent mandat?

L’auteur de ces lignes a beau trouver que les enjeux de sécurité ont été grossièrement exagérés par les opposants à ces projets (et par plusieurs médias), il reste que ces dossiers-là sont clos pour de bon. Si MM. Scheer et Julien n’ont pas assez de vision pour formuler des projets plus utiles que de fouetter des chevaux aussi manifestement morts que ceux-là, peut-être devraient-il s’entourer de gens qui eux en ont. Ou leur laisser leur place.