Petite tempête linguistique

ÉDITORIAL / La « bévue » du premier ministre Justin Trudeau, qui a répondu en français à des questions qui lui avaient été posées en anglais lors du rassemblement de mardi soir à Sherbrooke, démontre à quel point la question linguistique demeure sensible.
Les médias nationaux, tant francophones qu'anglophones se sont emparés de l'affaire.
L'association des Townshipper's a dénoncé avec virulence l'attitude de M. Trudeau, y voyant une attaque contre la vitalité de la communauté anglophone, tandis que Judith Ross, de Mental Health Estrie, qui avait demandé au premier ministre ce qu'il comptait faire pour améliorer l'accès aux soins en santé mentale pour les anglophones, s'est dite insultée.
M. Trudeau s'est justifié en disant qu'il est important de parler et de défendre le français au Québec.
Ce n'était peut-être pas très habile au plan politique et le premier ministre a reconnu qu'il aurait été préférable de répondre en partie en français et en partie en anglais aux questions posées par des anglophones, visiblement unilingues, ce qui lui aurait évité de se faire « ramasser » par la minorité anglophone des Cantons de l'Est, qui forme 6 pour cent de la population.
Il affirme toutefois avoir répondu en anglais aux questions qui lui ont été posées en français lors d'un rassemblement tenu il y a quelques jours à Scarborough, en Ontario, ce qui n'a pas soulevé de tempête linguistique là-bas, ce qui témoigne sans doute de la magnanimité des Franco-ontariens.
Cette nouvelle controverse a démarré à la suite de l'intervention de Judith Ross, de Mental Health Estrie, un organisme de soutien aux personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale, qui a demandé au premier ministre ce qu'il entendait faire pour aider les Anglo-Québécois à obtenir des services en santé mentale puisque ceux-ci ne seraient disponibles qu'en français dans la région, selon ses dires.
Les anglophones ont évidemment le droit d'être servis dans leur langue, mais il est étonnant que des personnes qui vivent en Estrie, souvent depuis plusieurs générations, ne comprennent pas le français, langue de la majorité.
Tanya Gibson, directrice générale de Mental Health Estrie, juge toutefois important d'apporter des nuances : les personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale ont souvent des habiletés réduites, de sorte que même si elles sont bilingues elles peuvent avoir de la difficulté à s'exprimer et à comprendre leur langue seconde, particulièrement en situation de crise.
Bien que Mental Health Estrie n'ait pas de statistiques sur l'étendue du problème, Mme Gibson soutient que les personnes souffrant de trouble de la personnalité limite ou de psychose n'ont pas accès à des services en anglais dans les consultations externes du CHUS.
Vérification faite au CIUSSS de l'Estrie-CHUS, ces deux cliniques n'ont pas de postes « désignés bilingues », donc pas d'obligation d'offrir des services en anglais comme tel, mais elles ont du personnel bilingue sur place, ce qui n'exclut pas toutefois des accidents de parcours, dit la responsable des communications Annie-André Émond.
Un rapport du CIUSSS de l'Estrie-CHUS, « Mieux répondre aux besoins des communautés linguistiques et culturelles de l'Estrie », recommande d'ailleurs d'offrir des formations aux professionnels de la santé travaillant auprès des clientèles des minorités linguistiques.
La barrière linguistique a un effet sur le taux de satisfaction envers les services de santé et il faut améliorer les choses, ce qui ne dispense pas les anglophones et membres des autres minorités linguistiques de faire l'effort d'apprendre le français.
Un paradoxe toutefois : les participants aux consultations pancanadiennes sur les langues officielles 2016, de Patrimoine Canada, qui avaient fait halte à Sherbrooke en août dernier, avaient salué l'accès au personnel pouvant s'exprimer en anglais au CIUSSS de l'Estrie-CHUS. Comprenne qui pourra!