Pauvre à l’année

ÉDITORIAL / Le temps des Fêtes est la période de l’année où les Québécois se montrent le plus généreux à l’égard des personnes démunies avec les nombreuses campagnes pour des dons d’argent et de nourriture comme les guignolées, l’Armée du salut ou encore les Paniers de l’espoir, à Sherbrooke.

Or, s’il s’agit d’un temps où nous sommes sollicités de toute part et qu’il faut faire des choix, le problème de la pauvreté se vit à longueur d’année.

Vendredi, une armée de 500 bénévoles pour la Fondation Rock-Guertin a procédé à la distribution de quelque 13 500 boîtes de nourriture à près de 2250 familles, un exploit qui se répète chaque année à Sherbrooke.

La période des Fêtes est aussi très active chez Moisson-Estrie, le centre de redistribution régional de Banques alimentaires du Québec, qui achemine à longueur d’année des denrées alimentaires dans 37 organismes en Estrie, en plus d’offrir une aide directe à 1800 personnes par mois.

Si nous sommes collectivement plus sensibles au sort des personnes démunies en cette période des Fêtes, un tel élan de générosité serait nécessaire 365 jours par année.

Car malgré un taux de chômage historiquement bas au Québec, la pauvreté gagne du terrain et de nombreux travailleurs à faible revenu ont recours à l’aide alimentaire directe.

Le Bilan-Faim 2017 de Banques alimentaires Québec est éloquent à ce propos : 170 500 personnes différentes, dont 58 000 enfants, reçoivent de l’aide d’un organisme, une hausse de 33,7 pour cent depuis 2008. Près de 11,2 pour cent ont un revenu d’emploi.

Près de la moitié des utilisateurs (48,7 %) sont des femmes, suivies des immigrants et des réfugiés (26,6 %), le reste étant composé d’étudiants de niveau postsecondaire, d’aînés et d’autochtones.

Dans l’ensemble du Canada, plus de 860 000 personnes sont abonnées aux banques alimentaires, en hausse de 28 pour cent depuis 2008.

Outre l’alimentation, le logement coûte cher aux personnes à faible revenu : 196 000 ménages québécois, dont 5275 à Sherbrooke, consacrent plus de la moitié de leur revenu pour se loger, ce qui les empêche de subvenir convenablement à leurs autres besoins.

Bien que le Québec se distingue des autres provinces pour ce qui est de son filet social, ces constats démontrent un flagrant déni de justice sociale.

La construction de logements sociaux et les banques alimentaires permettent de résoudre une partie du problème, mais ne contribuent guère à réduire le taux de pauvreté.

Le gouvernement du Québec a certes présenté un troisième plan de lutte à la pauvreté, comportant notamment une hausse graduelle jusqu’en 2023 des prestations d’aide sociale pour les personnes inaptes au travail.

Mais la majeure partie des trois milliards $ qui seront investis dans ce plan le sera après les élections d’octobre 2018, pourvu que le gouvernement libéral soit réélu ou que celui qui lui succédera y donne suite.

Toutefois, l’État continuera d’imposer des pénalités aux premiers demandeurs d’aide sociale aptes au travail qui refuseront de s’inscrire au programme Objectif-Emploi.

Selon Desjardins, entre 8,6 % et 13,7 % de la population québécoise était à faible revenu en 2014 en fonction de l’indice retenu (mesures de faible revenu après impôt, seuils de faible revenu avant impôt, mesure du panier de consommation).

Au Canada, cette proportion était de 14,2 pour cent en 2016, selon Statistique Canada.

Le Rapport sur les inégalités mondiales 2018, préparé pour « World Equality Lab » par une équipe internationale de chercheurs, démontre que les inégalités ont augmenté partout dans le monde depuis 1980.

Mais les solutions existent : améliorer l’accès à l’éducation, introduire un impôt progressif et lutter contre l’évasion fiscale.

Aux gouvernements d’agir! À moins qu’ils préfèrent perpétuer la pauvreté et s’en remettre aux organismes de charité et aux banques alimentaires.