Le député Simon Jolin-Barrette (à gauche) est l’un des deux co-porte-parole de la Coalition avenir Québec pendant la période de transition au sommet de l’État.

Passer à autre chose

ÉDITORIAL / Si le gouvernement de François Legault souhaite vraiment que le Québec «puisse passer enfin à autre chose», comme le dit le député Simon Jolin-Barrette, il devrait renoncer à inscrire dans son projet de loi sur la laïcité de l’État qu’il sera interdit aux enseignants de porter des signes religieux en classe.

S’en tenir au compromis établi en 2008 par les commissaires Gérard Bouchard et Charles Taylor — qui recommandaient l’interdiction du port de signes religieux aux personnes détenant un pouvoir de coercition (juges, policiers, procureurs de la Couronne, gardiens de prison) — apparaît le moyen le plus sûr pour que le Québec cesse de traîner encore pendant 10 ans un dossier qui divise la classe politique et la population.

Même si la Coalition avenir Québec (CAQ) souhaitait étendre l’interdiction aux enseignants, y renoncer ne devrait pas être vu comme un signe de faiblesse de sa part, mais bien comme le geste d’un gouvernement qui se veut rassembleur et proche des préoccupations des gens.

N’est-ce pas ce à quoi s’est engagé François Legault, le premier ministre désigné, le lendemain des élections?

Or, un gouvernement qui est prêt à fermer les portes des écoles aux enseignants qui porteraient un voile, une kippa ou une croix dans le cou, un gouvernement qui est prêt à restreindre sans justifications le droit à la liberté de religion, un gouvernement qui ne chercherait pas à rallier toutes les formations politiques sur un sujet aussi sensible, ne pourrait se prétendre rassembleur. Et ce, même s’il introduit dans son projet de loi une clause de droit acquis pour les personnes déjà en emploi.

Il serait également contradictoire de la part d’un gouvernement de se dire près des préoccupations des gens et de priver au même moment de personnel des écoles qui peinent déjà à pourvoir tous les postes d’enseignants.

Le Québec exclurait des personnes des écoles non pas parce qu’elles sont incompétentes, non pas parce qu’elles ne maîtrisent pas le français, mais parce que le voile de Mme Fatima, la kippa de M. Michael et la croix de Mme Tremblay feraient douter de la laïcité de l’État, de la séparation du religieux et de l’État. Comme si un symbole religieux se traduisait forcément en prosélytisme.

L’interdiction de signes religieux faite aux enseignants serait aussi un bien mauvais message lancé au moment où le Québec cherche désespérément de la main-d’œuvre dans plusieurs secteurs d’activités. Un message de fermeture pourrait inciter des immigrants à s’établir ailleurs qu’au Québec.

Il y a également les contestations juridiques qu’entraîne l’interdiction du port de signes religieux. Des syndicats d’enseignants sont déjà prêts à monter au front pour défendre leurs membres et ils ne sont pas seuls.

Même si le gouvernement s’en tient au compromis Bouchard-Taylor (rappelons que ce dernier s’en est dissocié), il n’échappera pas au test des tribunaux. Comme le gouvernement Couillard n’a pas échappé à la contestation de la loi 62 sur la neutralité religieuse de l’État même si celle-ci a été jugée trop faible par ses adversaires politiques.

En début d’année, des juristes suggéraient que le prochain gouvernement demande un renvoi pour que la Cour suprême détermine si le consensus Bouchard-Taylor est compatible avec la Charte des droits et libertés. Une façon d’avoir rapidement l’heure juste et de décider si le recours à la clause dérogatoire est requis et souhaitable. 

La CAQ a par le passé gagné des appuis en tablant sur l’interdiction des signes religieux. Au pouvoir, la dynamique vient de changer. Elle doit se montrer rassembleuse. Même non fondées, les accusations de racisme risquent de faire mal à un nouveau gouvernement et au Québec.