Contrairement aux infirmiers et infirmières et aux inhalothérapeutes, la plupart des médecins sont des travailleurs autonomes possédant une assurance privée.
Contrairement aux infirmiers et infirmières et aux inhalothérapeutes, la plupart des médecins sont des travailleurs autonomes possédant une assurance privée.

Pandémie: on continue d’ignorer les besoins financiers des médecins

Charles S. Shaver MD.
Charles S. Shaver MD.
Ottawa
POINT DE VUE / Depuis mon dernier article sur ce sujet, trois provinces continuent d’ignorer les besoins financiers des médecins, la ministre de la Santé fédérale, Patty Hajdu, n’a offert absolument aucun soutien et, à l’exception du Nord et des provinces de l’Atlantique, la pandémie prend de l’ampleur partout au Canada. Un nombre record de nouveaux cas quotidiens a été enregistré au Québec (1 397) et en Ontario (1 575).

Ottawa n’a produit aucun budget pendant 20 mois, contrairement à toutes les provinces. Dans les derniers faits, en Ontario, on observe un investissement de près de 264 millions de dollars pour remédier à l’arriéré de 180 000 interventions chirurgicales reportées et de 380 000 cas d’imagerie diagnostique. Sous la rubrique «Protéger les travailleuses et travailleurs de la santé de première ligne», on a mentionné 1,1 milliard de dollars déjà consacrés à l’EPI et un plan pour commencer la production nationale par les entreprises ontariennes. Cependant, pas un seul mot concernant des prestations de maladie adéquates pour les médecins et de nombreux autres professionnels de la santé.

Le Manitoba a fait un peu mieux. Son premier ministre, Pallister, a déclaré : «Notre priorité absolue est de protéger la santé et le bien-être de toute la population du Manitoba, et cette législation éviterait aux travailleurs de choisir entre gagner un salaire ou rester à la maison s’ils sont malades, un choix difficile.» 

Il faisait référence à une nouvelle législation qui permettrait à plus de travailleurs de prendre un congé préventif et de faire une demande pour les nouvelles prestations fédérales. Malheureusement, cela n’est pas suffisant. Bien que la Prestation canadienne de maladie pour la relance économique soit un bon départ, en octroyant 500 $ par semaine pendant une période maximale de deux semaines, et ce, même aux travailleurs autonomes, ce montant est inadéquat pour remplacer le revenu perdu des médecins, de la plupart des infirmiers et infirmières et de nombreux autres professionnels de la santé. Ces gens ont besoin de beaucoup plus s’ils doivent s’abstenir de travailler : un soutien fédéral supplémentaire est donc requis.

Cela est très pertinent lorsqu’on considère l’Alberta. À la fin de la semaine dernière, un nombre record de 919 nouveaux cas de COVID-19 a été enregistré. La Dre Deena Hinshaw a affirmé qu’il était «absolument essentiel» que les Albertains restent à la maison s’ils présentent des symptômes. Toutefois, à Edmonton, quelque 9 % des cas actifs ont admis avoir travaillé même s’ils présentaient des symptômes.

Tyler Shandro, le ministre de la Santé de l’Alberta, a également ignoré le problème des prestations de maladie. Le 7 octobre dernier, il a fièrement annoncé une entente de deux ans avec un budget de 60 millions de dollars pour la production de 40 millions de masques médicaux. Il a déclaré : «L’approvisionnement en masques auprès d’Orpyx, une entreprise établie à Calgary, nous aide à continuer de protéger les travailleurs de la santé et le public contre la COVID-19.»  

La pandémie a eu des conséquences catastrophiques à l’échelle mondiale, surtout parmi les fournisseurs de soins de santé. Selon National Nurses United, 1 700 travailleurs de la santé (dont 200 infirmiers et infirmières) ont perdu la vie suite à la pandémie aux États-Unis. D’après l’Institut canadien d’information sur la santé, à la fin du mois de juillet, 24,1 % des cas au Québec et 16,7 % des cas en Ontario représentaient des individus de ce groupe. Au Canada, 21 000 travailleurs de la santé ont été infectés, ce qui représente le double de la moyenne mondiale.

Il y a plusieurs mois, Brian Pallister, premier ministre du Manitoba, a déclaré : «Nous voulons encourager les gens à ne pas travailler lorsqu’ils sont malades et nous voulons nous assurer qu’ils ne sont pas pénalisés financièrement.»

Ironiquement, il s’agit de l’une des trois provinces – Alberta, Manitoba et Ontario – qui continuent d’ignorer la nécessité d’une protection financière pour leurs médecins s’ils sont personnellement touchés par le coronavirus.

Contrairement aux infirmiers et infirmières et aux inhalothérapeutes, la plupart des médecins sont des travailleurs autonomes possédant une assurance privée. Les médecins plus âgés présentent un risque plus important de développer une maladie grave ou mortelle, mais ceux âgés de plus de 65 ans ne peuvent généralement pas être admissibles à une assurance privée. Pour les plus jeunes, il y a habituellement une période d’attente de plusieurs jours ou semaines.

La plupart des provinces ont reconnu ce fait. La Colombie-Britannique, le Québec, le Nouveau-Brunswick, l’Île-du-Prince-Édouard, la Nouvelle-Écosse, Terre-Neuve-et-Labrador, la Saskatchewan et le Yukon couvrent tous leurs médecins pour la perte de revenu dès le premier jour de l’isolement ou de la maladie.

Comme je l’ai déjà écrit dans un énoncé de politique en mars dernier, l’OCDE a soutenu «la prolongation de la couverture des congés payés aux travailleurs non standard, y compris le travailleur autonome». Cela inclut les médecins. Le Decent Work and Health Report (rapport sur le travail décent et la santé) d’août indiquait aussi que le congé de maladie payé et universel était une «protection nécessaire fondée sur des données probantes» pour atténuer la deuxième vague de COVID-19.

Dans son rapport, A time of Fear (Des temps préoccupants), Mario Possamai a déclaré : «La COVID-19 a rappelé une leçon importante du SRAS : la sécurité des travailleurs de la santé et la maîtrise des éclosions vont de pair.» Cela s’applique non seulement à l’équipement de protection individuelle, mais aussi aux prestations de maladie adéquates.

Certaines provinces pourraient trouver cela difficile. Le Manitoba prévoit un déficit de 2,9 milliards de dollars pour l’exercice financier en cours. L’Ontario a maintenant un déficit de 38,5 milliards de dollars (trois fois celui de l’an dernier) et l’Alberta a un déficit de 24,2 milliards de dollars.

Cependant, aussi récemment qu’en 2019, le ratio de la dette net au PIB du Québec était semblable à celui de l’Ontario. De plus, Terre-Neuve-et-Labrador a la dette fédérale et provinciale combinée la plus élevée par habitant. Pourtant, les deux provinces ont bien traité leurs médecins pendant la pandémie. L’Alberta, le Manitoba et l’Ontario devraient faire de même.

L’Alberta a pris des mesures désespérées pour remédier à son déficit. En février dernier, le ministre de la Santé, Tyler Shandro, a mis fin à l’entente-cadre avec les médecins et a coupé unilatéralement les salaires. Beaucoup de médecins, surtout en zone rurale, ont menacé de partir. Plus récemment, afin d’économiser 600 millions de dollars, il a annoncé qu’il licencierait de 9 700 à 11 000 employés et éliminerait certains postes de soins infirmiers par attrition. Il est à noter que plusieurs hôpitaux d’Ottawa ont réagi en formulant un plan visant à recruter environ 1 000 professionnels de la santé hors province, dont plusieurs proviennent de l’Alberta.

De plus, Denning Health Group, qui exploite sept cliniques dans le grand Vancouver, est en train de diffuser des publicités en Alberta pour inciter les médecins à «échapper aux politiques» et à «venir exercer dans cette magnifique Colombie-Britannique».

Les relations entre les médecins du Manitoba et leur ministre de la Santé sont également tendues. Récemment, environ 330 médecins du Manitoba ont envoyé une lettre critiquant la réponse du gouvernement à la pandémie, mais le ministre de la Santé, Cameron Friesen, les accuse de « causer le chaos » et a remis en question leur motivation à produire cette lettre.

Si les ministres de la Santé souhaitent rétablir des relations meilleures et moins conflictuelles avec leurs médecins, une première étape serait de garantir des prestations de maladie adéquates lors de la pandémie, comme la plupart des autres provinces l’ont fait. Nous espérons que les programmes de stabilisation du revenu suivront.

La situation fiscale catastrophique pour les provinces en raison de la pandémie peut vraisemblablement s’améliorer par une hausse du financement de la part d’Ottawa. Les premiers ministres devraient absolument abonder en ce sens lorsqu’ils rencontreront virtuellement Justin Trudeau plus tard cette année.

Chrystia Freeland, ministre des Finances, a récemment soutenu que, pour assurer un rétablissement «aussi vaste, solide et complet que possible», il sera nécessaire de faire un «investissement ciblé, bien réfléchi, sur une échelle significative», ce qui comprend des prestations de maladie complètes pour tous les professionnels de la santé. Elle devrait donc accepter d’accroître le Transfert canadien en matière de santé aux provinces et aux territoires. Ils devraient, à leur tour, accepter d’utiliser une partie de l’argent supplémentaire pour offrir des prestations de maladie en cas de pandémie à tous les médecins en pratique, ainsi que, au besoin, réapprovisionner les prestations fédérales pour les infirmiers et infirmières à temps partiel et d’autres travailleurs de la santé afin de remplacer adéquatement le revenu perdu. Cela les encouragera à s’isoler, au besoin, et à contrôler la pandémie.


Charles S. Shaver, médecin à Ottawa, est né à Montréal. Il a été président de la Section sur la médecine générale interne de l’Association médicale ontarienne (Section on General Internal Medicine of the Ontario Medical Association). Les opinions exprimées dans le présent article sont les siennes.