Ode à l’eau

Je suis un gars de la ville, mais à l’âge adulte, c’est la campagne qui m’a appelé et j’y vis depuis 30 ans maintenant. Mon épouse et moi avons élevé nos deux enfants dans ce contexte où la nature est omniprésente. Ici, il y a la forêt, là, les champs de maïs, plus loin paissent quelques vaches, coule une rivière, volent des corneilles.

Or quand nous avons visité la maison de campagne  que nous allions ensuite acheter, il y a 15 ans, le propriétaire d’alors a tenu à nous amener un peu hors des limites de son terrain afin de nous montrer quelque chose qui semblait avoir beaucoup d’importance pour lui. En fait, c’était une simple source d’eau.

Sur le bord du chemin de gravier, un petit tuyau accroché à un piquet laissait couler une eau claire et froide. Depuis 20 ans qu’il habitait là, il voyait un inconnu entretenir la place, été comme hiver. Pour notre part, nous connaissons maintenant tellement de gens qui de bien loin viennent récolter de cette eau dont tous disent qu’elle a bon goût.

Mais maintenant c’est terminé. Les gens du gouvernement nous ont indiqué qu’il était irresponsable de boire une eau non testée. Les propriétaires du terrain où se trouve la source se sont vus menacés d’amendes fort salées s’ils ne la démontaient pas. Les agents leur ont aussi avoué que toutes les sources ayant un accès public allaient être condamnées.

Cette situation désolante m’a fait repenser à un de mes oncles qui a vécu très pauvrement dans la campagne éloignée d’autrefois et qui me disait qu’à un invité qu’on avait chez soi on devait toujours bien offrir un verre d’eau de son puits à défaut d’avoir autre chose. C’était le minimum de la politesse, c’était le début de l’ouverture sur l’autre.

Est-ce qu’offrir ce qui ne coûte rien pourrait être la prime générosité? Car c’est justement ce symbole de l’hospitalité qui disparaît peu à peu avec la fermeture des sources. Le passant, l’ouvrier agricole, le vacancier, le voisin, la dame de l’autre village, le riche, le pauvre, tous y avaient accès sur un pied d’égalité.

Et puis il y a tellement de choses graves qui se passent dans le monde, tellement de dangers qui nous guettent dans la vie ordinaire, que je croyais encore avoir le droit de risquer ma vie en buvant à l’occasion de l’eau qui coule à flanc de montagne depuis des siècles!

Bernard Paquet, Compton